Quand les écoliers israéliens découvrent leur histoire

Publié le par Adriana Evangelizt

Quand les écoliers israéliens découvrent leur véritable histoire...

par MARCEL PÉJU

Concernant Israël, c'est peut-être la meilleure nouvelle de l'année : une qui touche à l'essentiel, au-delà des fluctuations de la politique quotidienne. Pour la première fois, les enfants de l'État juif vont pouvoir, à l'école, apprendre la véritable histoire de leur pays, et non celle, tissée de mythes héroïques, servie depuis cinquante ans à leurs aînés. Pour la première fois, ils vont entendre parler de « Palestiniens » (ce « peuple qui n'existe pas », disait jadis Golda Meir) - et même être invités à se mettre à leur place, pour comprendre leurs réactions face à l'entreprise sioniste. Pour la première fois, ils vont découvrir que ce qu'ils considèrent, eux, comme une glorieuse « guerre d'indépendance » a nom « naqba » (catastrophe) dans la mémoire de leurs concitoyens arabes. Ils iront jusqu'à entendre parler de Deir Yassin...

Mise en oeuvre par Michael Yaron, chargé de superviser la rédaction des livres d'histoire au ministère de l'Éducation, et sous la responsabilité du ministre, Yossi Sarid, cette révision des manuels scolaires s'apparente à une authentique révolution culturelle. Racontée aux élèves, l'histoire d'Israël était jusqu'ici l'épopée de pionniers idéalistes venus pacifiquement se régénérer en cultivant avec abnégation la terre de leurs ancêtres, malgré l'hostilité générale de leurs voisins arabes. En 1948, ces voisins, dotés d'une supériorité écrasante, avaient tenté militairement de détruire le tout jeune État juif. Et c'est presque par miracle, dans cette « guerre du petit nombre contre le grand nombre », de David contre Goliath, que la compétence de ses chefs et le courage de ses soldats avaient donné à Israël la victoire. Quant à la « fuite » des Palestiniens, elle répondait aux appels radiophoniques lancés par les chefs arabes, les exhortant à s'éloigner provisoirement pour mieux revenir quand les Israéliens auraient été balayés.

Depuis une quinzaine d'années, assurément, ceux qu'on appelle les « nouveaux historiens » s'étaient employés à ruiner cette version édifiante. Un Avi Shlaïm, par exemple, avait mis en évidence la « collusion » entre les dirigeants du Yichouv (la communauté sioniste préétatique) et le roi Abdallah de Jordanie pour empêcher la naissance d'un État palestinien, en se partageant le territoire qui lui était destiné. Un Ilan Pappe avait rigoureusement démontré qu'au début de la guerre de 1948, les forces des deux camps étaient pratiquement égales, celles d'Israël prenant même l'avantage dans les dernières semaines de la guerre. Les chiffres, confirme un autre historien, Ilan Greilsammer, « sont acceptés par tous les historiens militaires ». En mai 1948, la Hagana compte 35 000 hommes. « En juillet 1948, elle en a 60 000 et, en décembre 1948, elle ne compte pas moins de 90 000 soldats. En face, on ne trouve, jusqu'en mai 1948, que des milices palestiniennes peu nombreuses et mal entraînées, avec quelques milliers de volontaires étrangers. [...] À partir d'avril 1948, Tsahal gagne toutes les batailles. » Et l'invasion arabe du 15 mai ne modifie pas ce tableau : « Tsahal réunissait plus d'hommes que les cinq armées arabes réunies. La seule force arabe importante était la Légion arabe de Transjordanie, mais celle-ci ne pouvait aligner que 4 500 hommes, 6 000 au maximum à la fin de la guerre, elle n'avait pas d'aviation ni de tanks et manquait de munitions. [...] Tout cela conduit à mettre à bas le mythe de David contre Goliath. » Quant à la « fuite » des populations arabes, sur ce fond de tableau, elle n'eut, bien sûr, rien de volontaire. Benny Morris, le premier, dans un travail exemplaire que personne, depuis, n'a pu sérieusement contester, a établi qu'elle avait été provoquée par les expulsions, les massacres, les pillages, commis par les forces juives avec l'assentiment tacite de leurs chefs : d'Itzhak Rabin et Igal Allon jusqu'à Ben Gourion lui-même.

Mais si cette école des « nouveaux historiens » a eu l'immense mérite de briser les tabous idéologiques de l'historiographie officielle, il ne s'agissait encore que d'une révolution universitaire dont les artisans, vivement attaqués, ne pouvaient s'imposer que dans des controverses dont les détails échappaient souvent au grand public. L'événement, aujourd'hui, est que la vérité historique descend enfin dans les manuels scolaires, que les enfants d'Israël ne continueront pas d'être coupés du monde, enfermés dans le ghetto rassurant de ces mythes nationaux qui font le malheur des peuples. Évoquant la vision palestinienne de la naqba, Eyal Naveh, professeur à l'université de Tel-Aviv et auteur d'un des nouveaux manuels, constate : « Il y seulement dix ans, beaucoup de tout cela était tabou. Nous sommes maintenant assez mûrs pour aborder ces problèmes controversés. Nous pouvons le faire comme les Américains le font pour les Indiens et pour l'esclavage des Noirs. Nous nous délivrons de certains mythes. » Confirmant qu'il veut en finir avec « une histoire en blanc et noir », Michael Yaron, pour sa part, relève une autre anomalie du cursus scolaire israélien, à laquelle il entend mettre fin : « Je veux en finir avec l'habitude d'enseigner séparément : d'une part, l'histoire juive et israélienne, et d'autre part, l'histoire du monde. C'était absurde : nous passions une année à des leçons sur l'Holocauste, puis nous enseignions la Seconde Guerre mondiale. Maintenant, nous traiterons de l'histoire juive dans le contexte plus large d'autres événements. Cela ne minimise pas le sionisme, mais le replace dans son contexte. » Signalons toutefois que cet aggiornamento ne s'applique qu'aux écoles publiques, non aux écoles religieuses...

Sources : Jeune Afrique

Posté par Adriana Evangelizt

Publié dans SIONISME

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