Les Etats-Unis : un Etat voyou 1/2

Publié le par Adriana Evangelizt



Les Etats-Unis : un Etat voyou 1


Par Khaled Bensmaïn

Le Quotidien d'Oran, le 20 janvier 2005



S’il y a bien un sujet qui mérite d’être débattu aujourd’hui, c’est, assurément, celui qui s’adresse à la conscience de tout un chacun, particulièrement quand l’humanité nous semble t-il, traverse des moments qui vont décider de son existence. Existence menacée tant sur le plan politique, économique et social que sur celui de l’environnement où la prétention du « blanc » à asservir la nature et à s’en servir sans retenue conduit petit à petit le monde à la destruction.

Il se dégage, depuis quelques années, une impression de déjà vu ou lu. L’époque «heureuse» du capitalisme triomphant, où l’humanité meurtrie était assujettie au capital, enchaînée à ses lois d’airain.
Le profit se nourrissant du sang et de la sueur des hommes, de l’esclavage des femmes et des enfants, de la paupérisation et de la misère, de l’extermination des peuples et des cultures. C’est dans les durs combats que menèrent durant des décennies ouvriers et paysans pour plus de dignité et plus de droits ainsi que dans la lutte des peuples colonisés pour leur émancipation que se laissait percevoir une humanité qui s’accomplissait en creusant dans la douleur son sillon.

Les victoires chèrement conquises par les damnés de la terre nous laissaient croire à l’irréversibilité des acquis arrachés de haute lutte.

Même après le naufrage de l’utopie communiste, il était encore permis d’espérer que le capitalisme borné par les luttes sociales et l’évolution de la pensée philosophique serait plus humain. D’ailleurs ce concept devenu désuet semblait ne plus rendre compte des réalités auxquels est parvenue l’humanité et il lui est substitué le terme «néo-libéralisme» plus propre selon ses encenseurs, à exprimer cette fin de l’histoire qui trouve son principe final dans le marché - libéré des entraves du dirigisme étatique et anobli par la transposition qu’il opère sur le plan économique, de l’idéal de liberté - la démocratie et les droits de l’homme, étapes ultimes du mouvement de l’histoire.

Il est vrai que pour un certain nombre «d’idéalistes» ou de «réalistes», c’est selon, les Etats-Unis, après la défaite du régime soviétique, apparaissaient comme la seule puissance capable d’entraîner le monde vers un mieux être.

Le triomphe de la démocratie «libérale» sur le socialisme «totalitaire», allait annoncer la «fin de l’histoire» ou celle d’une certaine histoire marquée par les conflits de leadership et le début d’une nouvelle ère où l’humanité enfin apaisée, allait profiter du savoir et de la technologie de la seule puissance digne d’être évoquée et qui, détournée un moment de sa «mission civilisatrice» par les luttes idéologiques, allait s’acquitter de son dû envers un monde qu’elle malmena souvent en s’attelant aux formidables enjeux qui se posaient à l’homme.

L’environnement, la raréfaction de l’eau, la déforestation, la famine, les maladies endémiques, l’analphabétisme, la désertification …enfin, libérer les hommes de la misère et du sous-développement, favoriser leur épanouissement et jeter les bases d’une véritable fraternité humaine. A l’évidence un monde nouveau était en gestation et il était permis d’espérer… ou de rêver.

Mais très tôt, avant que l’acte de décès de l’Union soviétique ne fût établi, l’Amérique porta la guerre aux pays les plus faibles de la planète. L’Irak et la Somalie, l’Afghanistan et encore l’Irak.

C’est d’abord l’Irak qui va avoir le triste privilège d’apprécier le haut degré de civilisation d’une nation qui prétendait servir de modèle à l’humanité : 40 jours et 40 nuits de bombardements incessants, plus de 80.000 tonnes de bombes larguées sans discrimination sur tout un peuple. Beaucoup plus que sur l’Allemagne durant toute la guerre.

Des milliers de soldats enterrés vivants. Même ceux qui s’étaient retirés du Koweït en arborant le drapeau blanc de la reddition ne furent pas épargnés. Ils furent lâchement bombardés et mitraillés. Des armes interdites par les conventions internationales telles que l’uranium appauvri ou les bombes à fragmentation furent utilisées. Puis le pays détruit, les Américains se retirèrent en imposant un embargo des plus inhumains à une population déjà exsangue.

Plus de 1.800.000 enfants de moins de cinq ans moururent durant cette décennie du fait de la malnutrition et de l’absence de médicaments. Cancers et mutations génétiques firent leurs apparitions, conséquences de l’utilisation de l’uranium.

Les carences alimentaires et les maladies très souvent mal soignées ont condamné toute une génération d’enfants à traîner dans leurs têtes et dans leurs corps les stigmates d’une décennie de crimes contre l’humanité, perpétrés par une Amérique prédatrice et raciste, oppressive et arrogante et couverte par le silence et l’indifférence -aussi coupables que criminels- de la communauté internationale. Voilà qu’à un rapprochement des peuples par la culture et la communauté de destins, nous eûmes droit à la négation de l’Autre et à plus de destructions et à plus d’injustices et à plus de mépris.

L’Irak, depuis la fin de la deuxième guerre du Golfe, allait vivre une décennie d’horreurs faite de privations et de morts conjugués au quotidien. Son sort dépendait du bon vouloir de quelques pays de la «coalition» qui, régulièrement se réunissaient pour reconduire un embargo qui était, en lui même, un génocide.
Le prétexte de la reconduction des sanctions était que ces pays là n’avaient pas la certitude que l’Irak s’était plié aux décisions du conseil de sécurité en matière de désarmement et ils maintiendraient l’étau sur l’Irak tant qu’ils n’en auraient pas la conviction.
Le cynisme les conduisant à exiger que se soit lui qui en apporta les preuves. Or ces dernières étaient difficiles à établir et la seule manière d’y parvenir était de montrer sa disponibilité à ouvrir tous ses sites aux inspecteurs dépêchés par l’O.N.U. Ceci va, cependant s’avérer insuffisant, car malgré l’absence de toute arme de destruction massive, les Etats-Unis se sont toujours appliqués à envoyer comme responsables de ces inspections des hommes qui, à l’instar de l’Australien Butler, émargeaient à la C.I.A et qui avaient pour instruction d’établir des rapports qui maintiendraient l’embargo.

Il a fallu que l’intérêt des sociétés pétrolières américaines (Halliburton va obtenir une dérogation spéciale pour poursuivre ses activités en Irak malgré le régime des sanctions internationales) commanda la levée partielle des sanctions, pour que la formule «pétrole contre nourriture» fut votée par la commission responsable de l’embargo.
Encore que les premiers bénéficiaires de cette mesure, furent les dirigeants américains eux-mêmes et à leur tête le vice-président Dick Cheney qui, tout en faisant la guerre à l’Irak, négociait sur ce pays de fabuleux contrats. Il est évident que la réunion des bonnes consciences européennes autour des Etats-Unis servait à les déculpabiliser et à diluer leur implication dans une responsabilité collective qui devait rendre leur déni de justice moins odieux.

Tout un peuple était donc pris en otage par une poignée de dirigeants européens dominés par une administration américaine néo-conservatrice convaincue que le monde ne pouvait tourner qu’autour des Etats-Unis et de leurs intérêts. Les attentats du 11 septembre allaient servir de prétexte pour une intervention des Etats-Unis dans la région. Encore que celle-ci, en ce qui concerne l’Irak, était dans l’agenda du président Bush dès son arrivée à la Maison Blanche (1).
Il avait engagé son ministre de la défense et son commandant des opérations le général Tommy Franks de préparer un plan d’attaque contre ce pays bien avant le 11 septembre 2001.

Ce sont les attaques contre les symboles de la puissance américaine qui vont être à l’origine du changement des priorités. Ce n’est que quelques mois avant le 11 septembre que les Etats-Unis commencent à pendre leurs distances du régime de Kaboul (en janvier 2000, la Maison Blanche débloque 114 millions de dollars pour l’Afghanistan (2).


L’aventure afghane:

Les Etats-Unis qui ont soutenu durant plusieurs années le régime des Talibans décident de leur déclarer la guerre sous le prétexte qu’ils hébergent Oussama Ben Laden, désigné avant toute enquête, comme le responsable des attaques contre le Pentagone et les deux tours de Manhattan et qu’ils refusent de le livrer à la «juste vindicte» américaine. Le Président américain, dans un regain de religiosité, manipulant le prêche et l’anathème, la Bible sur le cœur et les yeux fixés sur les puits de pétrole du Moyen et de l’Extrême-Orient appellera à «une croisade du bien contre le mal». Succédant à son père qui avait déjà parlé « d’empire du mal », lors de la deuxième guerre du Golfe, il n’eut aucune difficulté à mobiliser une Amérique bigote conditionnée par un sentiment permanent d’insécurité savamment entretenu par les médias.

Encore sous le choc des images diffusées, à dessein, en continu, le monde va emprunter avec obséquiosité le pas aux Américains. Malgré les preuves qui commencent à affluer et à dévoiler que la guerre contre l’Afghanistan et l’Irak avait été programmée par l’administration Bush bien avant le 11 septembre, aucune retenue et encore moins aucune attitude, sinon critique, du moins prudente, à l’égard de ce qui paraît déjà comme une monstrueuse manipulation, n’est ébauchée.

Les déclarations de soutien pour ne pas dire d’allégeance, à l’Amérique sont régulièrement répertoriées et les gouvernements, qui sont sommés de prendre clairement position avec le nouveau « maître du monde », se hâtent de rejoindre le « bon camp ». En effet, le menaçant «qui n’est pas avec nous, est contre nous» de Georges Bush est assez dissuasif pour laisser une quelconque place à la sagesse ou à la raison. D’autant plus que la guerre qui s’annonce sordide, dégage une forte odeur de pétrole qui risque, au moment de la curée, de pénaliser tous ceux qui ont refusé de se joindre à la meute.

L’Afghanistan, où les Américains étaient partis ramener «mort ou vif» Ben Laden, chasser les Talibans du pouvoir et installer un gouvernement acquis à la «démocratie», selon les canons américains, est l’un des pays les plus pauvres du monde, mais sa position géopolitique, le prédispose aux convoitises américaines.

Situé aux marches des pays qui se présentent en rivaux potentiels des Etats-Unis (Russie, Inde et Chine) et au cœur d’une région qui «dénombre environ 75% de la population mondiale, la plus grande partie des richesses physiques, 60% du P.N.B. mondial, les six économies les plus prospères et les six plus gros budgets de la défense" (3) et à un cas près tous possèdent l’arme nucléaire. «Leur puissance cumulée dépasse de loin celle de l’Amérique. Heureusement pour cette dernière, le continent est trop vaste pour réaliser son unité politique» (4). Surtout si les Etats-Unis veille à ce que cette unité ne se fasse pas en empêchant la réunification des deux Corée, la récupération de l’île de Taiwan par la Chine, en contrôlant les immenses richesses du bassin de la Caspienne, et en assurant une présence militaire qui constituerait une menace potentielle pour les Etats qui tenteraient de remettre en question «l’équilibre» qu’ils ont décidé.

Aux nécessités géostratégiques s’additionne la cupidité des dirigeants américains tous très liés aux milieux pétroliers. Le contrôle des ressources énergétiques de la région contribue à contrôler l’expansion économique de la Chine et à affaiblir la Russie qui reste malgré la crise qui l’a mise à genoux, une puissance potentielle, mais que les problèmes économiques ont réduit à un pays fragile et peu solvable, (de nombreuses livraisons de pétrole d’Asie centrale à la C.E.I. ne sont toujours pas payées). Pour cette raison, il importait aux Etats-Unis de s’emparer de cette manne, de contourner ce pays en transportant le pétrole et le gaz turkmène par oléoducs vers les terminaux de l’Inde et du Pakistan à travers le territoire afghan. Il est évident que ce projet exigeait pour sa mise en œuvre, l’accord des Talibans. En même temps, l’occasion était trop belle pour la caste de ploutocrates qui dirige l’Amérique et qui n’hésite pas à confondre ses intérêts avec ceux de son pays, de s’enrichir sur le cadavre de dizaines de milliers de personnes innocentes, en faisant main basse sur les champs pétrolifères.

C’est finalement la réticence des Talibans à servir les intérêts américains qui va être à l’origine de la mobilisation des forces de l’O.T.A.N par les Etats-Unis contre l’Afghanistan. Il ne fut pas difficile aux Américains de mobiliser l’opposition afghane contre les Talibans et de mettre à sa disposition la logistique et les hommes nécessaires à l’entreprise de renversement du régime en place et de précipiter le pays dans le chaos. En effet, le régime renversé, les Talibans chassés de Kaboul vont reprendre le chemin des montagnes.
Malgré les intenses bombardements de ce qu’on croyait être les refuges des militants du Mollah Omar, ni celui-ci ni Oussama Ben Laden ne seront inquiétés par les troupes américaines. Comble de cynisme et de mépris envers des êtres qu’on a voulu réduire à des ventres affamés et pour qui la liberté et la dignité n’auraient aucun sens, ces bombardements étaient accompagnés de parachutages de colis de nourriture. Un gouvernement hétéroclite supposé rassembler l’ensemble des sensibilités afghanes est installé à Kaboul avec à sa tête Hamid Karzaï, un consultant de la société pétrolière américaine Unoca. D’origine Afghane installé aux Etats-Unis, il est chargé d’étendre à son pays la pax américana, et de veiller aux intérêts de ses commanditaires. Depuis l’invasion de l’Afghanistan qui était supposé n’être qu’une promenade, et malgré la présence des troupes de l’O.T.A.N., l’emploi d’énormes moyens et des élections qui n’ont été ni propres ni transparentes, le pays est loin d’être « normalisé ».


Le guêpier irakien :

Cependant, dopés par les « rapides succès » de leur campagne afghane et par les expressions de soutien exprimés par l’ensemble de la communauté internationale, les Etats-Unis vont immédiatement se lancer dans la préparation de l’opinion internationale à une guerre contre l’Irak. Ils vont tenter, sous couverts du désarmement de ce pays, de profiter de ce sentiment de solidarité, pour entraîner dans cette aventure le plus grand nombre de pays de l’O.N.U. Mais cette fois-ci, ils ne parviendront pas à faire l’unanimité autour de leur option guerrière, malgré la manipulation des preuves censées arracher l’adhésion de l’ensemble de leurs alliés.
Cet échec ne les empêchera pas d’aller seuls à la guerre, enfin presque, puisque parmi les grandes puissances ils ne seront suivis que par la Grande-Bretagne, l’Italie et l’Espagne attirés par les profits substantiels qu’ils espèrent tirer de la détresse des Irakiens. Dans leur entreprise ils seront soutenus, et d’une manière explicite, par des dirigeants politiques arabes de premier plan (5) ou d’une manière implicite par l’ensemble des gouvernements de la région, dont l’attitude servile et timorée était plus qu’un encouragement à l’agression américaine.

Des dirigeants impopulaires qui ne doivent leur survie politique qu’au soutien tout à fait intéressé des puissances qui les emploient et qu’ils se gardent de déplaire. Compromis dans des politiques contraires aux intérêts de leurs peuples, n’ayant aucune prise sur des décisions qui se prennent en leur absence et qui, néanmoins engagent l’avenir de leurs pays, ils nous renvoient l’image d’un monde arabe, désarticulé, à la dérive, inapte à faire face aux menaces et aux enjeux de l’heure.

Certes s’il est légitime de les incriminer et de les rendre responsables de la plupart de nos maux, il faudrait souligner leur absence de marge de manœuvre face à un système mondial dominé par les Etats-Unis et devant lequel ils se trouvent tout à fait désarmés. Le peu de cas qu’ils font de la volonté de leurs peuples et leur refus de les laisser assumer leurs responsabilités historiques, les réduit à être -d’une manière consciente ou inconsciente- les supplétifs de cet ordre mondial. Eux qui n’hésitaient pas au nom de la «légalité internationale» à accabler Saddam Hussein en exigeant de lui de se conformer aux décisions du Conseil de sécurité verrouillé, comme tout le monde le sait, par les Etats-Unis, observent un mutisme scandaleux sur ce qui se passe en Irak et particulièrement dans la ville martyre de Felloudja.

Les bombardements incessants, les massacres d’enfants et de femmes qui tombaient tous les jours sous les « effets collatéraux » des attaques américaines, l’usage d’armes sophistiquées contre une population qui n’a d’autre choix que celui de faire front aux attaques des troupes d’occupation décidées à détruire leur ville aux motifs, par ailleurs, assez contradictoires. D’une part, la population de Felloudja serait prise en otage par des terroristes et qu’il devenait urgent de l’en libérer, et d’autre part, cette même population était accusée de protéger Abou Mossaab Ez-Zarkaoui et qu’elle s’exposait à la destruction de sa ville si jamais elle ne le leur livrait pas. Cette exigence, qui voulait nier tout caractère endogène à la résistance irakienne, visait à sa sous-estimation et à faire tenir à Ez-Zerkaoui le rôle qu’ont joué les armes de destruction massive dans la préparation de l’opinion internationale à la guerre contre l’Irak : justifier de nouveaux carnages. 20000 soldats américains, accompagnés de centaines d’irakiens, vont, au bout d’une dizaine de jours d’un combat inégal où seront employés les gros moyens : chars, artillerie lourde, aviation qui régulièrement vont pilonner la ville, pénétrer dans une Felloudja héroïque qui est allée jusqu’au bout de son engagement à défendre sa liberté et sa dignité.
A l’arrivée des Américains il ne restait que des ruines et des morts que les Américains comptabilisaient comme autant de «terroristes». Evidemment, le mythique Az-Zerkaoui avait réussi à s’échapper.

Les hommes censés apporter la civilisation aux Irakiens et aux arabes d’une manière générale se révélèrent des hommes de sac et de corde. Pillant ce qu’il y avait à piller, tuant ou plutôt assassinant, jusque dans les lieux de culte, achevant, sous l’œil des caméras, les blessés dans les mosquées. Il est vrai que ces crimes tout comme la torture sont présentés comme des bavures commises par des individus isolés et qu’ils seront sanctionnés. Cela n’est pas sans nous rappeler l’épisode tragique de ce petit village vietnamien My Lai complètement détruit en mars 1968, par une compagnie de soldats américains.

Leurs officiers avaient parlé d’une victoire totale sur l’ennemi en dénombrant 128 tués parmi les Vietnamiens alors que la réalité dénombrait plus de 500 morts essentiellement des femmes, des enfants et des vieillards. Malgré les tentatives de l’armée de camoufler les faits, le scandale éventé par la presse, conduisit l’officier qui commandait la compagnie devant la justice qui le condamna en 1970 à la prison à vie. Mais quatre années plus tard, l’officier en question retrouva la liberté.


Aujourd’hui, les Américains ont décidé que leurs soldats ne sauraient être passibles d’aucunes poursuites judiciaires pour les crimes qu’ils ont commis ou qu’ils pourraient commettre. Ainsi, les marines, couverts par leur gouvernement et assurés de l’impunité grâce à des «conventions», qui les prémunissent contre toute poursuite pénale internationale, sont autorisés à commettre des crimes de guerre ou des crimes contre l’humanité que personne n’irait leur reprocher.

Ce qui se passe aujourd’hui dans la région n’est pas uniquement le fait d’une conjoncture marquée par la guerre, ou celui d’une administration dominée par ceux que l’on appelle les faucons, mais un fonctionnement qui, pour être naturel chez les décideurs américains, procède de cet état d’esprit où l’impérialisme se conjugue avec la prédication et l’amour du profit. L’occupation de l’Irak et de l’Afghanistan est pour l’Amérique bigote, un acte de foi qui s’inscrit dans la croyance en la parousie ou le retour glorieux du Christ et en même temps une bonne affaire dans le sens trivial du terme, pour les Etats-Unis et le clan des pétroliers qui composent l’essentiel de l’équipe qui gère les affaires américaines et qui entend arracher l’essentiel des marchés pour la «reconstruction» de l’une des plus vieille civilisation du monde, que leur président avait juré de ramener à «l’âge préhistorique .

La guerre qui est faite à l’Irak, à l’Afghanistan et les menaces qui pèsent sur les pays de la région, tout comme le soutien total et inconditionnel des Etats-Unis à l’Etat hébreu dans son entreprise d’extermination des Palestiniens a permit de clarifier un champ politique opacifié par des concepts vidés de leurs sens, pour ne pas dire polysémiques (tout dépend de quel côté de la frontière on se trouve) où la liberté, la démocratie, le progrès, les droits de l’homme ne signifient pas nécessairement un mieux être mais renvoient à l’occupation, au pillage, à la torture, aux privations et à la mort violente. Elle a induit, pour le moins, chez les Arabes et les musulmans, une plus grande conscience des enjeux et une meilleure appréciation de l’usage qui est fait des notions universelles, régulièrement violées par ceux là même qui s’en prévalent.
Mais cette fois-ci les Etats-Unis n’ont plus le monopole de l’information et leurs «exploits» sur les terrains d’opérations des pays les plus faibles du monde ont fait le tour de la terre. Et c’est non sans surprise et également avec horreur qu’ils nous replongent dans leur passé. Celui que lui connurent les Amérindiens exterminés par les émigrants européens, et les millions de noirs d’Afrique, déportés en esclavage dans le nouveau monde ainsi que les milliers de morts et d’handicapés d’Hiroshima et de Nagasaki victimes de la bombe atomique et enfin le Vietnam qui ne se libéra du colonialisme américain qu’après avoir subi dans sa chair toute la panoplie des crimes de guerres et des crimes contre l’humanité.
Les Etats-Unis n’ont jamais divorcés de l’univers de violence qui a été à leur origine. Nous avions tendance à occulter cet élément constitutif d’une histoire qui a fait l’Occident et qui a façonné le monde tel qu’il est et dont l’administration américaine dépourvue de toute conscience morale ne fait que perpétuer la sanglante tradition. Non pas que les Etats-Unis soient absents de l’histoire du Tiers-monde, car leurs crimes envers l’humanité ne peuvent s’extraire aisément des mémoires et des consciences, mais ils existaient surtout auprès des élites qui connaissaient peu ou prou l’histoire de ce pays. Mais avec la guerre d’Afghanistan et plus particulièrement l‘agression contre l’Irak, les Etats-Unis sont entrés brutalement et par effraction dans le quotidien des peuples arabes et musulmans.
Aux drames classiques qui accompagnent toute guerre, il faut ajouter, en ce qui concerne l’Irak, les atrocités de l’occupation. Les Irakiens ne mirent pas longtemps pour comprendre que les Etats-Unis n’étaient pas venus en Irak pour les libérer de Saddam Hussein, mais pour occuper le pays et mettre la main sur son pétrole. Presque immédiatement l’opposition à cette occupation va s’organiser et rapidement les Américains vont se trouver confrontés à une résistance à laquelle ils ne s’attendaient pas et à laquelle ils n’étaient pas préparés, persuadés qu’ils étaient que personne n’oserait les défier et s’opposer à leur puissance.
Pour faire face à une situation sécuritaire qu’ils ne pouvaient pas maîtriser et qui progressivement leur faisait de plus en plus mal, ils vont recourir aux pratiques classiques de tout colonisateur. La manipulation, la provocation, les exécutions extrajudiciaires et la torture. Toute pratique consubstantielle à une colonisation- mais que les Américains se gardent bien de reconnaître- et dont ils attribuent la paternité, dans une mauvaise foi évidente, à des auteurs isolés.

Lorsque le général Mark Kimmitt, face à la résistance irakienne, promet de «tout détruire» en Irak, il faut lui faire confiance, il sait de quoi il parle. Il ne déroge à aucune règle appliquée à la lettre par tous les colonisateurs et il n’innove en rien en matière de destruction des personnes et des biens. La torture est pour lui un élément stratégique dans sa guerre contre la résistance irakienne et celle-ci fait bien partie des traditions américaines.

L’ombre de la C.I.A.

Sans remonter à l’époque des « pères fondateurs » où des primes étaient octroyées à tout assassin d’indiens qui présentait comme pièces comptables le scalp de ses victimes et où le « nègre » fouetté et marqué au fer rouge avait le jarret coupé en cas de tentative de fuite, l’histoire plus récente de ce pays raconte les «exploits » de l’armée américaine au Vietnam et dans pratiquement tous les pays d’Amérique centrale et d’Amérique du sud. Aucun des gouvernements qui voulut mettre les richesses de son pays au service des classes les plus défavorisées ne trouva grâce aux yeux des Etats-Unis, aucun dirigeant qui voulut faire bénéficier son peuple d’un peu plus de justice, de liberté et d’une réelle démocratie ne resta assez longtemps au pouvoir pour concrétiser ces aspirations sans que les Etats-Unis n’y interviennent de la manière la plus violente qui soit.

Chaque fois que les maigres revenus d’une nation étaient mobilisés pour créer et développer les services sociaux, les Etats-Unis fomentent coups d’états et assassinats afin, disent-ils, de combattre le «communisme».

En fait, les ennemis des Etats-Unis ce sont plutôt ces mouvements d’essence populaire qu’ils soient nationalistes ou socialistes issus des milieux défavorisés et qui avaient pour objectif une plus grande justice sociale et qui avaient inscrit, pour la plus part d’entre eux dans leur programme, la distribution des terres aux paysans, l’école gratuite et obligatoire, la nationalisation des banques et des entreprises étrangères. Que ce soit le Guatemala, le Honduras, le Salvador, le Chili, le Nicaragua ou l’Uruguay, tous les pays du continent Sud-américain savourèrent les bienfaits généreusement dispensés par des dictatures particulièrement sanglantes imposées par les Américains.

Des milliers de personnes assassinées, emprisonnées dans des conditions inhumaines, torturées de la manière la plus atroce grâce au savoir-faire de la C.I.A. Ce savoir-faire, l’Agence américaine va l’enseigner, dans le cadre de la coopération militaire avec ces pays, à des agents qu’elle forme à la lutte «contre-révolutionnaire».
Le renseignement et la torture constituaient l’essentiel de l’enseignement qui était dispensé à ces «faiseurs de coups d’Etat». Fort Benning en Géorgie, va abriter la School of the Americas (S.O.A.), qui dépend du Ministère américain de la défense. Cette école forme les militaires des pays latino-américains à la lutte contre-insurrectionnelle, aux opérations de commando et à la haine de tout ce qui peut s’apparenter au «communisme» c’est-à-dire de tout ce qui ne défend pas les intérêts des Américains et de l’oligarchie qui les sert.
Si l’armée avait sa propre école de torture, la police n’était pas en reste et au milieu des années 70, le Bureau de la Sécurité Publique (O.P.S.) branche de l’agence de développement, l’A.I.D., forma plus d’un million de policiers des pays du Tiers Monde (6), destinés à réprimer la contestation populaire et à enrayer toute tentative de changement social en faveur des couches démunies.

L’enseignement assuré aux policiers était à l’image de celui dispensé aux militaires par la S.O.A, à la différence que la «compétence de ces derniers s’étendait également à la campagne. Soutirer les renseignements, n’était pas une activité dirigée par le hasard ou liée au seul savoir faire de ceux qui étaient chargés de mener les interrogatoires. Ces derniers étaient menés par des spécialistes, médecins, psychanalystes, qui avaient une connaissance de l’anatomie humaine et qui devaient par la douleur ou le stress, briser la résistance des corps et des esprits. Par souci d’efficacité, les cours étaient uniformisés et des manuels étaient rédigés et distribués aux « élèves ». En septembre 1996, sous la pression des médias, le Pentagone publia sept manuels utilisés à la S.O.A. et dans lesquels figuraient en bonne place, «la torture, l’exécution, le chantage, l’arrestation des proches de ceux qui sont interrogés»(7). Il était recommandé à ces «défenseurs du monde libre» d’amener le suspect «dans la pièce, les yeux bandés, les mains liées et il doit rester ainsi durant tout le processus…Le sujet est entièrement déshabillé…». L’humiliation ayant pour objectif d’affecter la personnalité du prisonnier et de lui saper le moral. Il est bien précisé dans le manuel d’instruction, qu’il faut que «ses vêtements lui soient enlevés, car les vêtements familiers renforcent l’identité et donc la capacité de résistance». Le sujet étant mis en condition, l’électricité sur tout le corps, l’eau savonneuse ingurgitée en quantité et rendue par l’action des soldats qui se laissaient tomber sur le ventre déformé du suspect, l’asphyxie par application de chiffons humides sur le visage et bien d’autres délicatesses, prenaient le relais de la torture morale.

Lorsque le Congrès américain, devant le scandale soulevé par ces méthodes, décida de mettre un terme à cette partie du programme dispensé par l’O.P.S., la D.E.A., brigade des stupéfiants pris la suite en septembre 1996, avec l’aide du F.B.I et du département de la Défense (8)

Les témoignages des victimes de la torture, que confirment les aveux des tortionnaires d’Abou Gherib, corroborent précisément ceux des prisonniers des autres centres de détention situés en Irak ainsi que de ceux qui sont passés entre les mains des Américains en Afghanistan. La similitude des méthodes employées dénote d’un apprentissage généralisé par un enseignement pris en charge par les services du Pentagone et dispensé aux spécialistes du renseignement.

S’il demeure quelques doutes sur l’hypocrisie de l’administration américaine qui fait mine de s’offusquer et d’être scandalisée par les agissements de sa soldatesque, il suffirait de se référer à ce que subissent comme tortures quotidiennes et atteintes aux droits humains, les détenus de Guantanamo, une base américaine à Cuba, considérée comme un territoire de non droit soustrait à toutes les lois Américaines et internationales, pour se faire une idée exacte du sens moral et des sentiments humanitaires qui animent les responsables américains.
D’ailleurs, un rapport publié en juillet 2004, met en cause le général Geoffroy Miller accusé d’avoir utilisé en Irak, les techniques de tortures expérimentées à Guantanamo. Il est rapporté que « les militaires chargés d’interroger les détenus en Irak ont employé improprement les méthodes sévères approuvées pour être seulement appliquées aux détenus de Guantanamo Bay (9).

Ce qui s’est passé dans les prisons irakiennes et en Afghanistan ne doit susciter l’étonnement et la stupeur que chez les personnes non averties des méfaits de l’impérialisme américain et d’une manière générale des pratiques des armées d’occupation. Pourtant les guerres coloniales sont riches de ces exemples où ces dernières confrontées à une résistance populaire qu’elles qualifient de terrorisme ne vont pas hésiter à s’enfoncer dans l’horreur pour « pacifier » un peuple rétif à la « liberté », au « progrès », à la « démocratie », en un mot à la « civilisation » que le colonisateur veut lui imposer par le sabre et le goupillon. Cependant ce qui aggrave les faits en Irak, c’est que les militaires, tout comme une partie de la population américaine, se croient investis d’une mission quasi divine. Croyance que conforte un président qui n’hésite pas, dans ses discours, à recourir à la Bible et à placer la guerre contre l’Afghanistan et l’Irak sous le signe d’une croisade contre le « Mal » incarné évidemment dans les Irakiens, et qui pousse ces soldats élevés dans la haine de l’«Autre » qui n’est pas soi-même et le racisme le plus abject, à emprunter, dans l’excès, le pas à leur président et à commettre les pires horreurs au nom d’une légitimité quasi religieuse qui les absous de tout crime.

Il est évident que ce n’est pas parce que ces crimes contre l’humanité sont dénoncés par l’administration et l’opinion américaines que la torture va cesser en Irak. On en avait déjà parlé pendant et après la guerre du Vietnam et également dans les dictatures d’Amérique du Sud lorsque la C.I.A. officiait aux basses œuvres de ces régimes. Mais la défaite du camp communiste allait consacrer l’omnipotence des américains sur le reste du monde. Cette nouvelle situation allait les amener à afficher sans aucune retenue leur mépris de l’opinion mondiale et de la légalité internationale.

A suivre...


Posté par Adriana Evangelizt

Publié dans CONNEXION ISRAEL USA

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