Perspective pour un divorce territorial

Publié le par Adriana Evangelizt

La victoire de Kadima : perspectives pour un divorce territorial

 

par Peter Zeihan

Geopolitical Intelligence Report

Traduit de l'anglais en français par Marcel Charbonnier, membre de Tlaxcala, le réseau de traducteurs pour la diversité linguistique www.tlaxcala.es. Cette traduction est en Copyleft.

Les premiers résultats des élections israéliennes du 28 mars indiquent que l'alliance Kadima-travaillistes a obtenu 50 sièges à la Knesset, soit assez pour ancrer une coalition de centre gauche capable de gouverner.

Le système électoral israélien a toujours abouti à ce que le pays n'ait jamais de gouvernement purement majoritaire ; la représentation proportionnelle, avec un seuil minimum d'entrée de 2 % des voix, favorise la prolifération des partis et fait de la conclusion d'alliances (et par conséquent de la rupture d'alliances) un passage obligé de l'art de gouverner, en Israël.

Une alliance Kadima-travaillistes, toutefois, pourra vraisemblablement s' assurer du soutien de deux ou trois autres partis idéologiquement proches afin de casser cette tendance. Et en donnant à l'alliance cette opportunité, les électeurs israéliens semblent avoir élu le gouvernement le plus autoritaire que le pays ait connu, depuis la guerre d'Octobre 1973.

Le souvenir de 1973

S'il est vrai qu'en raison des particularités de son système électoral, Israël n'a jamais eu un gouvernement d'une majorité monocolore, le pays a été plus ou moins dominé, politiquement, par le parti travailliste, jusqu'à la guerre de 1973. Ceci ne signifie nullement que la politique gouvernementale aurait toujours été avisée et prévoyante, mais simplement qu 'elle a été largement volontariste, comme seul peut l'être un gouvernement disposant d'une réserve de sièges parlementaires.

La guerre eut un profond impact sur la psyché israélienne, et elle mit un terme à la période de « stabilité » politique qui perdurait depuis la fondation de l'État en 1948. Une attaque surprise de l'Égypte et de la Syrie, qui était considérée comme quelque chose de pratiquement impensable, ne put être repoussée qu'au prix de combats très lourds et proches de la panique. Alors que les guerres précédentes - la guerre d' « indépendance » [sic, ndt] en 1948, la crise de Suez en 1956, la guerre des Six Jours en 1967 - avaient été livrées largement selon les desiderata d'Israël, celle de 1973 fut sur le point de déborder les capacités de défense du pays. Le résultat, ce fut l'éviscération de la confiance dans le gouvernement et, par extension, dans le parti travailliste.

C'est précisément de la combinaison consécutive entre la désaffection, l' instabilité et la peur que naquit le parti Likoud.

En définitive, le pouvoir du Likoud résultait d'une conviction que non seulement on ne pouvait faire confiance aux Arabes, mais aussi que la sécurité nationale d'Israël résidait dans sa capacité à contrôler une zone tampon de territoire arabe. C'est de cette certitude que découlèrent des politiques telle l'encouragement de la construction de colonies juives dans l'ensemble des territoires palestiniens occupés, ainsi que l'invasion du Liban, en 1982. Pour la gauche israélienne, la terre n'était qu'un sujet de négociation ; les vrais problèmes étaient d'ordre inter, c'étaient les problèmes sociaux et laïcs (attitude qui, de toute évidence, a contribué à la disgrâce de la gauche, après 1973). Pour la droite, la terre, c'était quelque chose qui ne pouvait être abandonné à aucun prix, quelle qu'en fût la raison : religieuse, ou autre.

L'émergence du Likoud redéfinit assurément la scène politique israélienne, mais ce parti n'a jamais été vraiment capable de dominer le paysage politique comme le faisait le parti travailliste. Le Likoud n'a jamais formé une majorité de gouvernement stable, même sous forme de coalition ; à chaque élection, il gouvernait soit dans une coalition d' « unité nationale » avec le parti travailliste, ou à la tête d'une ribambelle de petits partis qui tendaient à être fortement religieux, de droite, ou les deux. Le résultat, depuis l'accession du Likoud au pouvoir en 1977, fut une succession de gouvernements israéliens faibles, en proie aux dissensions internes - en particulier au sujet des politiques relatives aux frontières d'Israël, tant formelles que de facto.

Autrement dit, Israël a connu une génération de gouvernements instables qui, pour la plupart, étaient incapables de négocier de manière cohérente avec qui que ce fût, à quelque sujet que ce fût. A toutes fins utiles, l'État juif était dans la même situation, au début de 2001, que lors de l'accession du Likoud à la prééminence.

Puis Ariel Sharon vint.

De la paix au divorce

A la différence des autres dirigeants de la droite israélienne, Sharon n' était ni un bureaucrate, ni un homme d'affaires, ni un universitaire, ni un stratège en rocking-chair. Sharon était un soldat, qui savait précisément ce que cela signifie de diriger une offensive, d'appuyer sur une gâchette et de planifier une invasion.

Quand il devint Premier ministre, en 2001, Sharon avait des opinions très proches de celles de la plupart des dirigeants du Likoud. Toutefois, une combinaison entre la frustration au sujet, globalement, du processus de paix, de froides données démographiques factuelles - avec les territoires palestiniens, les juifs allaient devenir une minorité en Israël - et le malaise public dérivant du fait de vivre constamment en conflit avec les Palestiniens, l'amena à mettre au point une nouvelle stratégie.

Dans l'esprit de Sharon, Israël - pour ainsi dire marié aux territoires palestiniens - était devenu une entité indéfendable, et aussi nombreux seraient les tanks de l'armée israélienne ou ses incursions, cela n'y aurait rien changé. Il perçut la nécessité de changer cet état de fait. Il perçut un besoin, non pas d'amener la paix au mariage territorial entre Israël et la Palestine, mais bien, au contraire, de l'amener à divorcer.

La politique de Sharon a marqué un virage à 180 degrés par rapport aux politiques tant des pacifistes bêlants que des crocheteurs de territoires.

Sharon en vint finalement à penser qu'on ne pouvait faire confiance ni à Arafat ni à un quelconque autre responsable de l'Autorité nationale palestinienne. Cela tenait moins à de quelconques opinions quant à leur sincérité personnelle lorsqu'ils promettaient quelque chose qu'à un manque de conviction que les responsables palestiniens seraient en mesure de tenir lesdites promesses. Partant, du point de vue de Sharon, discuter avec les Palestiniens était une pure perte de temps.

Si ce point de vue était pur anathème pour la pensée des tenants de la paix, d'autres aspects de son évaluation étaient considérées comme sacrilèges par les tenants de la conservation des territoires. Pour Sharon, ce n'était pas l'idéal sécuritaire qui était l'essentiel, mais bien plutôt la mise en application pratique des mesures garantissant cette sécurité. Quand Sharon regardait une carte d'Israël, il n'y voyait pas des territoires qu'on n' aurait pu abandonner à aucun prix, mais plutôt des engagements en matière de sécurité qui étaient irréconciliables avec les lignes de défense du pays. Il voyait les colonies israéliennes qui devaient être démantelées, par la force, au besoin. Il voyait la nécessité de redessiner les frontières d' Israël d'une manière susceptible de garantir la sécurité - et, en réalité, cela signifiait renoncer à tous les territoires difficiles à conserver, quels qu'ils soient.

Dans la pratique, cela allait signifier, entre autres choses, le blocage de l'accès de tous les Palestiniens au territoire d'Israël proprement dit, une décision aux implications économiques très concrètes. Cela aurait signifié l 'annexion des colonies situées dans les territoires nécessaires à la sécurité d'Israël, tout en évacuant celles qui ne l'étaient pas - avec l' objectif final d'une entité juive plus consolidée. Cela aurait signifié le retrait des forces de sécurité des territoires palestiniens restants, et de redéfinir les frontières officielles d'Israël, afin qu'elles reflètent une réalité nouvelle, qui ne serait pas négociée, mais imposée unilatéralement. Dans cette réalité manufacturée, Sharon aurait modifié la géographie même de la Cisjordanie ; il séquestra les Palestiniens dans une multitudes d' enclaves, érigea des murs hermétiquement scellés autour d'eux, et les laissa, ni plus ni moins, pourrir sur place.

Ainsi, quand Sharon arriva au pouvoir, la nature du débat sur les frontières d'Israël changea. Des fissures commencèrent à apparaître au sein de la droite israélienne. Benjamin Netanyahu et ses alliés purent accuser les dirigeants travaillistes de mollesse vis-à-vis des Arabes et d'être enclins à brader, par naïveté et par traîtrise, la sécurité d'Israël. Mais ils ne purent jamais lancer de telles accusations à la face de Sharon, dont le projet avait été parfois assimilé à une forme de génocide culturel.

Le changement intervenu dans le débat au sujet des frontières transforma Israël lui-même, de plusieurs manières.

Primo, l'ascension de Sharon fractura la droite israélienne et émascula lentement le Likoud, en tant que principale force politique ;

Secundo, les partisans de la droite israélienne qui pensaient comme Sharon - ou qui en vinrent à soutenir sa politique - le suivirent lorsqu'il créa un nouveau parti politique : le parti Kadima, qui fut dédié à la réalisation, à très long terme, d'une solution quelconque au problème frontalier ;

Tertio, la combinaison du pragmatisme de Kadima et de la flexibilité du parti travailliste sur la question « terre contre la paix » signifie que, pour ce qui concerne le problème du moment - les frontières définitives d' Israël - le pays dispose désormais, à toutes fins utiles, d'un seul parti susceptible de contrôler majoritairement la Knesset. Pour la première fois depuis la guerre de 1973, la perspective d'un gouvernement majoritaire stable en Israël est désormais en vue.

Enfin, alors que ce fut l'émergence politique de Sharon qui avait enclenché cette succession d'événements, le processus s'entretient désormais de lui-même et il ne sera pas fondamentalement menacé par son incapacité. Entre les failles dans la droite israélienne, la formation du parti Kadima et l' émergence imminente d'un nouveau gouvernement Kadima / Travaillistes, Israël est tout proche d'obtenir un gouvernement susceptible d'échapper à de fréquentes motions de censure qu'il ne saurait ignorer. Sharon voulait sans doute voir ses plans aboutir, mais sa domination dans le passé a eu un tel impact sur le système politique israélien que son absence, à l'avenir, ne représentera pas un empêchement majeur.

Contrairement aux accords d'Oslo, le projet de paix actuel a une chance de marcher, parce qu'il ne dépend pas de promesses politiques faites par des gouvernements, ni de la domination de certaines personnalités éminentes, voire même parce qu'il se confond avec les réalités géographiques sur le terrain. Ces réalités ont été ignorées par tous les gouvernements, jusqu' ici. L'objectif de Kadima, c'est d'obtenir le divorce vers la fin 2010, juste avant la fin du mandat du prochain gouvernement. Cet objectif et ce calendrier sont tenables, ce qui en fait des exceptions uniques, parmi la multitude des « projets de paix » moyen-orientaux.

Le revers de la médaille

Les Israéliens ne sont pas les seuls, à avoir été fondamentalement changés par l'issue de la guerre de 1973. Ce fut aussi le cas des Palestiniens. Avant la guerre du Kippour, les Palestiniens étaient persuadés que, tôt ou tard, les pays arabes finiraient par détruire Israël, et qu'ils pourraient alors quitter leurs camps de réfugiés au Liban, en Jordanie, à Gaza et en Cisjordanie et retourner chez eux. La guerre de 1973 dissipa ce rêve.

Ainsi, en 1974, les Palestiniens commencèrent à prendre leur destinée entre leurs mains. Durant les années qui suivirent, l'Organisation de Libération de la Palestine [OLP] recourut à l'instrument du terrorisme. L'abandon de cette politique, vers la fin de l'administration Reagan, aida au lancement du processus de paix d'Oslo, mais il marqua aussi le début du lent glissement de la faction Fath de l'OLP [faction d'Arafat] dans la corruption, le népotisme et, finalement, le hors-jeu. La direction palestinienne officielle étant de plus en plus incapable d'intimer le respect à sa base, le Hamas se renforça lentement, en tant que force sociale, politique et militaire - et ce processus culmina avec sa victoire électorale, en janvier dernier.

Aujourd'hui, de la même manière que la coalition Kadima / Travaillistes semble en mesure d'obtenir une majorité centriste confortable à la Knesset, le Hamas détient une majorité confortable dans l'Autorité nationale palestinienne.

Ce qui distingue essentiellement les deux situation, c'est la différence entre le Fath et le Hamas. Le Fath était constitué d'une vieille garde corrompue, incapable d'imposer sa volonté à la population palestinienne, de manière générale, et aux activistes palestiniens, en particulier. Quand le Fath promettait que les attentats suicides contre les Israéliens cesseraient, il y avait un surcroît de condamnations comminatoires et. d' attentats. Mais le Hamas contrôle directement la plupart des activistes que le Fath était incapable de contrôler. Quand le Hamas promet que les attentats suicides vont cesser, les attentats cessent.

Voilà qui nous ramène à Kadima et au successeur de Sharon, le Premier ministre par intérim Ehud Olmert. Comme Sharon, Olmert a publiquement relevé la faiblesse de la direction palestinienne sous la houlette du président Mahmoud Abbas, en qualifiant directement le gouvernement palestinien de failli. Plus grave : il a fait observer que c'est désormais le Hamas qui marque des points dans l'Autorité palestinienne. Le nomadisme d'Arafat n'est plus là ; Olmert reconnaît que le Hamas est ce candidat au pouvoir que les gouvernements israéliens ont voulu, en vain, comme partenaires de négociation et que - maintenant qu'il est au pouvoir - il n'a nulle intention de céder sur quoi que ce soit.

A la différence des gouvernements israéliens passés, on pourrait attendre d' un gouvernement Kadima / Travaillistes qu'il s'exprime avec autorité et sérieux. Contrairement aux dirigeants palestiniens passés, le Hamas peut à la fois négocier en toute bonne foi et tenir ce qu'il promet. (Il y a certes des raisons de se méfier du Hamas, mais ce sont des raisons totalement différentes). Et il y a des signes que des pourparlers - de véritables pourparlers - sont possibles. Ainsi, tout en continuant comme par réflexe à crier « Mort à Israël » sur fond de chants patriotiques, le Hamas a soulevé la possibilité de parler avec les Israéliens au sujet de l'instauration d' une « paix juste ».

Mais il est une chose de particulièrement prometteur, dans la direction prise par les événements : de tels pourparlers ne sont même plus nécessaires.

Le projet de Kadima consiste à imposer un règlement qui inclurait le retrait des forces israéliennes de la majorité de la Cisjordanie. Le projet du Hamas consiste à obtenir le retrait total de la Cisjordanie. Même s'il est vrai que les deux camps diffèrent, quant à l'issue du jeu - Kadima envisage un retrait et la fixation de frontières à la fin du processus, alors que le Hamas les envisage à son tout début - le processus que nous anticipons, pour les quatre années à venir, verra les deux acteurs, pour la première fois, lire le même script. Le mur de Sharon, et tout ce que ce mur signifie, viendra l'ordre du jour, mais plus tard.

Apparemment, les Israéliens et les Palestiniens connaîtront la paix de notre vivant. au moins pendant quatre ans.

Après, nous verrons à quel point le mur de Sharon est hermétique, en réalité.

Questions et commentaires à l'adresse e-mail suivante : analysis@stratfor.com

Posté par Adriana Evangelizt

 

Publié dans SIONISME

Pour être informé des derniers articles, inscrivez vous :
Commenter cet article