Israël assume "sa" bombe

Publié le par Adriana Evangelizt

Un article qui date de 1999 mais qui est tout à fait d'actualité...

Désarmement ou prolifération ?

Israël assume "sa" bombe

par Amnon Kapeliouk

Journaliste, Jérusalem. Auteur de la biographie Arafat l’irréductible, Fayard, Paris, 2004, et de Sabra et Chatila, enquête sur un massacre, Seuil, Paris, 1982.

APPELÉS aux urnes le 17 mai prochain, les Israéliens devront décider du sort de M. Benyamin Nétanyahou et de l’avenir des négociations israélo-palestiniennes. Plus largement, les électeurs devront se prononcer sur la place d’Israël au Proche-Orient : veut-il s’intégrer pacifiquement à la région ou bien, au contraire, rester une « forteresse assiégée » ? Le maintien et le développement d’un armement nucléaire puissant ont symbolisé cette seconde option. Mais, à l’heure de la prolifération des armes de destruction massive, de l’Iran à l’Egypte, en passant par l’Irak, ce choix pourrait se révéler catastrophique.

Les essais nucléaires effectués par les deux géants asiatiques, le Pakistan et l’Inde, en mai 1998, ont amené tous les regards à se tourner vers Israël, considéré comme une puissance nucléaire à part entière - la sixième par ordre d’importance - bien que théoriquement « non déclarée ». L’ambiguïté maintenue par le gouvernement israélien concernant la « bombe juive » s’est pourtant peu à peu dissipée, et la question n’est plus de savoir si Israël possède des armes nucléaires, mais quelle est la place de cet arsenal dans sa stratégie régionale.

En Israël, les autorités utilisent toujours le conditionnel lorsqu’il s’agit de la bombe ou des armes chimiques et biologiques. Elles évoquent l’ « option nucléaire » et répètent à satiété qu’ « Israël ne sera pas le premier à introduire les armes nucléaires au Proche- Orient », même si elles ajoutent que « l’Etat juif ne sera pas, non plus, le deuxième à le faire »... Et on laisse à tout le monde le soin de deviner la signification de ces paroles énigmatiques.

Cette ambiguïté n’a pas disparu, même après les révélations alarmantes d’un technicien israélien qui avait travaillé à la section où l’on produit du plutonium, à la centrale nucléaire de Dimona (dans le Néguev). Après les révélations de M. Mordechai Vanunu dans le Sunday Times, chercheurs et experts ont estimé qu’Israël possédait effectivement entre cent et deux cents bombes atomiques, y compris des bombes thermonucléaires et à neutrons (1). Il sera enlevé par les services secrets israéliens en Italie et condamné à dix-huit ans de prison. Comme il l’a proclamé durant son procès, il voulait alerter l’opinion israélienne, mais celle-ci n’a pas voulu entendre son message, préférant le considérer comme un traître.

En Israël, le nucléaire reste un des derniers tabous. Des mythes se sont effondrés - la « pureté » des armes de Tsahal, le Mossad, « meilleur service secret du monde », l’occupation « humaine » de la Cisjordanie et de Gaza, etc. Des institutions se sont banalisées, comme l’Histadrout, en fait un syndicat-patron, ou le kibboutz, qui n’est plus synonyme d’égalité. En revanche, un consensus inébranlable demeure dans le domaine nucléaire, et il se renforce au fil des années : 92 % des Israéliens soutiennent que leur pays doit se doter des armes nucléaires contre 78 % en 1987 ; 80 % acceptent l’emploi de ces armes dans certaines circonstances, contre 36 % en 1987 ; 67 % approuvent la politique d’ambiguïté en la matière d’armes nucléaires, ils étaient 78 % en 1987 (2).

Ce consensus existe alors que l’arme nucléaire et ses implications multiples - stratégiques, politiques et économiques, environnementales et morales - n’ont jamais été débattues en public. Le gouvernement ne s’est jamais prononcé clairement, et aucun des grands partis politiques n’a évoqué ce sujet, même lors des campagnes électorales. Les députés ont renoncé volontairement à leur droit de discussion et de contrôle. Même la destruction de la centrale nucléaire Osirak, près de Bagdad, en 1981, par l’aviation israélienne n’a entraîné aucune controverse.

Qui décide de cette politique ? Comment traite-t-on les déchets ? Quels sont les problèmes de sécurité liés à l’utilisation d’un réacteur vieux de quarante ans ? A-t-on vraiment besoin du nombre d’engins nucléaires que, selon la presse internationale et les chercheurs, Israël possède ? Quel est le coût d’une telle entreprise ? Une opinion docile ne se pose pas ces questions et le pouvoir se garde d’y apporter la moindre réponse. Ambiguïté et brouillard s’imposent, qui laissent les mains libres au gouvernement mais peuvent créer une pression dangereuse sur lui, à l’occasion d’une crise régionale. Surtout lorsque, à la tête de l’exécutif, se trouvent des ultranationalistes comme M. Benjamin Nétanyahou ou M. Ariel Sharon.

Complicité américaine

SEULE une frange minuscule de l’opinion prône la dénucléarisation. Pour les gouvernements, celle-ci ne peut se concevoir que vingt ans après l’instauration d’une paix permanente entre tous les Etats de la région, du Pakistan jusqu’à la Libye, après la destruction de toutes les armes de destruction massive et... après l’instauration de la démocratie partout dans la région. Le contrôle devra être effectué par les pays intéressés eux-mêmes, avec de larges possibilités d’inspection réciproque. Autrement dit, le gouvernement israélien renvoie la solution aux calendes grecques et rejette les appels des pays arabes, notamment de l’Egypte, à adhérer au traité de non-prolifération nucléaire (TNP).

Les essais nucléaires pakistanais effectués en 1998, en réponse aux essais indiens, n’ont pas soulevé d’inquiétudes particulières en Israël. L’entrée d’un pays musulman dans le « club » des puissances nucléaires dédouane l’Etat juif, et la façon modérée dont les Etats-Unis ont réagi à ces développements a rassuré les responsables.

Le fondateur de l’Etat, David Ben Gourion, qui ne croyait pas à la paix avec les voisins arabes, avait décidé, lors de la première guerre israélo-arabe en 1948, d’explorer l’option nucléaire. Il a demandé à des géologues de chercher de l’uranium dans le Néguev mais les quantités trouvées étaient insignifiantes pour les besoins de la centrale de Dimona, dont la construction a commencé en 1958. L’uranium viendra donc principalement d’Afrique du Sud, où domine alors le régime d’apartheid. En 1952, Ben Gourion crée le Comité pour l’énergie atomique, dont la plupart des membres démissionneront lorsqu’ils apprendront, en 1957, qu’Israël a signé avec le premier ministre français Guy Mollet un accord en vue de la construction, « à des fins militaires », du réacteur de Dimona.

En 1960, un avion américain de reconnaissance U 2 découvre que ce qui se construit à Dimona n’est pas une « usine de textile », comme le prétendaient les Israéliens, mais un réacteur nucléaire. Aussitôt, Ben Gourion affirme devant les députés que cette centrale a des buts « purement pacifiques », ce qui n’empêche pas une crise grave d’éclater entre Israël et les Etats-Unis.

En 1963, le président John F. Kennedy exerce des pressions réelles pour imposer une visite d’experts américains à Dimona. Ben Gourion, qui s’y oppose - le réacteur fonctionne déjà -, préfère donner sa démission plutôt que de céder aux pressions de la Maison Blanche. Les successeurs de Ben Gourion, Lévy Eshkol et Golda Meïr, permettent quelques visites avec des restrictions - la dernière a eu lieu en juillet 1969. Un an auparavant, le directeur de la CIA avait informé le président Lyndon Johnson : « Israël est une puissance nucléaire dans tous les sens du mot. »

En 1969, le président Johnson et le premier ministre Golda Meïr arrivent à un accord : Washington n’exercera pas de pression pour amener l’Etat hébreu à signer le TNP, à condition que ce dernier s’attache scrupuleusement à maintenir l’ambiguïté sur ses activités nucléaires. Ces engagements seront respectés de part et d’autre. Lors de sa plus grande épreuve militaire, la guerre d’octobre 1973, selon des sources concordantes, Israël a mis secrètement une partie de son arsenal atomique en état d’alerte. Au cours de la guerre du Golfe en 1991, douze missiles de type Jericho 2 (portée de 1 500 km) ont été également mis en état d’alerte. Mais l’avertissement public à l’égard de l’Irak a été lancé par le secrétaire américain à la défense Richard Cheney, qui a évoqué sur CNN la possibilité de l’utilisation par Israël de ces armes non conventionnelles si Bagdad utilisait des missiles avec des têtes chimiques contre l’Etat juif.

Washington a des moyens de pression sur Israël. En août 1998, l’Etat juif a mis fin à son opposition à l’ouverture des pourparlers en vue d’un traité sur l’arrêt des productions de matières à fission (uranium, plutonium), qui gèlerait la capacité des pays signataires. Israël deviendrait le dernier des soixante et un Etats membres de la commission de désarmement de l’ONU à y être jusque-là opposé. Son acceptation a été obtenue en contrepartie d’une promesse américaine de soutenir Israël dans le cas où ses « intérêts vitaux » seraient en danger. Ce traité devrait aboutir à l’ouverture de Dimona (3) aux inspecteurs internationaux, mais le représentant d’Israël aux pourparlers de Genève, l’ambassadeur Joseph Lamdan, a calmé les esprits inquiets : « Les travaux de la commission sur le traité vont continuer au moins cinq ans »... D’autres responsables ont ajouté : « On peut toujours faire marche arrière  (4). »

Deux mois plus tard, en marge de l’accord israélo-palestinien de Wye Plantation du 23 octobre 1998, le président des Etats-Unis et le premier ministre israélien ont signé un mémorandum important, qui évoque le « renforcement de la capacité de défense et de dissuasion d’Israël ». Des experts ont expliqué que la formule utilisée re-confirme l’accord public des Etats-Unis avec la dissuasion stratégique « ambiguë » d’Israël (5), accord rendu possible par l’échec des efforts de Washington de mettre un terme à la diffusion des missiles balistiques dans la région.

L’ambiguïté représente une composante de la défense nationale du pays , dont la tâche est essentiellement dissuasive, à côté d’une armée forte et d’armes ultramodernes. Elle fut respectée au cours des années, à quelques exceptions près. Ainsi, un an après la guerre d’octobre 1973, le président Ephraïm Katzir déclarait : « Israël possède un potentiel nucléaire. » Quand il a accédé au poste de premier ministre à la suite de l’assassinat d’Itzhak Rabin, M. Shimon Pérès, le père de la bombe, s’est adressé au monde arabe : « Donnez-moi la paix et je renonce au nucléaire  (6) . » Dans son livre Le Nouveau Proche- Orient  (7), il s’écarte de la position officielle israélienne et affirme que la centrale de Dimona a été construite dans un but dissuasif. Bien que les pays arabes soient conscients des capacités israéliennes, la politique de brouillard diminue leur détermination de se procurer l’arme atomique. En outre, une déclaration reconnaissant qu’Israël possède la bombe pourrait entraîner des sanctions et l’arrêt de l’aide américaine économique et militaire, conformément à l’amendement Symington de 1977 (8).

Un coup préventif contre l’Iran

LE mémorandum stratégique israélo-américain d’octobre dernier était destiné à rassurer Israël, inquiet de l’apparition de missiles iraniens de longue portée et de l’effort de Téhéran pour fabriquer des armes nucléaires. Ces informations ont été gonflées par la presse israélienne, bien que les experts américains et européens affirment que la République islamique est encore loin de posséder une capacité nucléaire. Pourtant, les « faucons », tel le député travailliste Ephraïm Sneh, ont déjà lancé des appels en faveur d’un « coup préventif contre l’Iran (9)  » . Il s’agirait d’appliquer la « doctrine Begin » mise en oeuvre lors du bombardement d’Osirak en Irak : ne permettre à aucun pays du Proche-Orient de produire une bombe nucléaire. Mais l’Iran a tiré la leçon du raid et a dispersé ses installations nucléaires à travers le pays et dans des abris souterrains.

Parallèlement, Israël prépare, avec des sous-marins, les moyens pour la « deuxième frappe », qui est à la base d’un équilibre nucléaire de la dissuasion. Au début de cette année, la marine militaire israélienne recevra le premier sous-marin de type Dauphin construit dans les chantiers de Kiel, en Allemagne (10). Jusqu’à présent, les moyens de lancement de la force de frappe israélienne se composaient de missiles sol-sol et de bombardiers.

Israël avait-il réellement besoin d’un arsenal nucléaire afin de dissuader les pays arabes et d’éviter sa destruction ? On sait désormais avec certitude que jamais les pays arabes, depuis 1948, n’ont eu cette possibilité. La capacité nucléaire d’Israël n’a donc joué aucun rôle de dissuasion ; la guerre d’octobre 1973 l’a d’ailleurs prouvé.

Le monopole nucléaire israélien ne pourra pas s’éterniser et une prolifération des armes non conventionnelles au Proche-Orient menace la paix. Le débat sur la dénucléarisation face à cet équilibre de la peur doit s’engager à l’intérieur d’Israël, où l’opinion est mal informée, et parallèlement avec les autres pays de la région. Or cette tâche exige une nouvelle pensée politique et un autre pouvoir en Israël.

Au lendemain de la guerre du Golfe, M. David Kay, le chef de la délégation des inspecteurs nucléaires de l’ONU en Irak, formulait un souhait devant un journaliste israélien : « Les révélations des inspecteurs onusiens en Irak doivent faire comprendre à Israël et à d’autres pays qu’il faut arrêter la course aux armements nucléaires et arriver à un accord de dénucléarisation, qui comprendra Israël. J’espère qu’Israël va ouvrir ses portes devant les inspecteurs de l’ONU. J’espère bien que ce sera ma prochaine tâche, après l’Irak  (11). »

Notes :

(1) Sunday Times, Londres, 5 octobre 1986.

(2) Strategic Assessment, no 3, Jaffee Center for Strategic Studies, Université de Tel-Aviv, novembre 1998.

(3) Haaretz, 2 octobre 1998, citant Guideon Frank, PDG du Comité de l’énergie atomique d’Israël.

(4) Maariv, 12 août 1998.

(5) Haaretz, Tel-Aviv, 3 novembre 1998.

(6) Jerusalem Post, Jérusalem, 24 décembre 1995.

(7) Shimon Pérès, Le Temps de la paix, Paris, 1993.

(8) L’amendement Symington (1976) stipule l’arrêt de l’aide militaire à tout pays qui importe ou exporte des équipements ou de la technologie nucléaires de retraitement ou d’enrichissement.

(9) Manchette de Yedioth Aharonoth du 27 septembre 1998.

(10) Los Angeles Times, 9 juin 1998. Le même jour, dans Haaretz, un article similaire est publié par le journaliste israélien Yossi Melman, sous le titre : « Les sous-marins israéliens du type Dauphin vont introduire une nouvelle dimension, nucléaire, au Proche-Orient ».

(11) Yedioth Aharonoth, 4 octobre 1991.

Sources : MONDE DIPLOMATIQUE

Posté par Adriana Evangelizt

Publié dans LE NUCLEAIRE

Pour être informé des derniers articles, inscrivez vous :
Commenter cet article
M
Bientôt les hordes armées hébraiques ne seront plus les seules à posséder la bombe atomique au proche-orient ...souhaitons que la prochaine Bombe islamique inspirera à Israel plus de respect des résolutions des nations unies relatives à la palestine et à jérusalem-est !!!<br /> Ce serait alors peut-être, par la force des choses, la fin du terrorrisme de l'état hébreux dans la région proche-orientale !!!<br /> De même, il est à espérer que la prochaine bombe islamique inspirera aux néocons américains (et aux politiciens faux culs de l'europe) plus de respect de la souveraineté nationale irakienne et en général du pétrole arabe ! Allah fait bien les choses, lui qui ne veut pas laisser Jéhovah (le dieu hébraique) trôner seul en palestine !!!
Répondre