Palestine : un bourbier vieux de 60 ans

Publié le par Adriana Evangelizt



Palestine : un bourbier vieux de 60 ans


par Jean-Louis Denier



La crise israélo-palestinienne doit, certes, à Israël, mais aussi beaucoup aux dirigeants et « amis » de la Palestine, incapables de saisir les opportunités et d’envisager des compromis. Chronologie et analyse.

Exil, souffrance, haine et passion représentent, depuis soixante ans, l’ordinaire palestinien. Deux évènements-clé sont à mettre en exergue : l’assassinat de Yitzhak Rabin le 4 novembre 1995, et le décès de Yasser Arafat le 11 novembre 2004. Le meurtre du premier a porté un coup fatal à la dynamique des accords d’Oslo. En effet, la simple perspective d’un renoncement à l’exclusivité hébraïque de la terre était, aux yeux de certains extrémistes israéliens, un acte « sacrilège » tant sur le plan politique que sur le plan religieux. La mort du second a laissé le champ libre au Hamas. Le « Vieux » disparu - et avec lui la logique du seul combat nationaliste et laïc - l’organisation islamiste avait les coudées franches pour imposer pleinement son fondamentalisme religieux, lequel vise à une exclusivité musulmane sur la terre. Bref , en plus d’un conflit politique, c’est celui de l’héritage biblique contre un legs coranique.


1947-1949
 : 700 000 réfugiés palestiniens


L’exil en masse était-il inévitable ? Plusieurs facteurs y ont concouru : la première guerre israélo-arabe, une touche de propagande arabe se nourrissant des expulsions et intimidations menées par des groupes juifs minoritaires (jusqu’au massacre, à Deir Yassin), un sentiment d’abandon ressenti par le peuple voyant partir nombre de riches familles palestiniennes, premières à quitter le pays lors de la proclamation de l’Etat. Malgré nombre de polémiques sur ce point, il est avéré aujourd’hui que ce départ ne fut - à l’époque - prémédité par personne, ni du côté juif, ni du côté arabe. Les premiers n’en avaient ni l’intention ni les moyens militaires. Quant aux chefs politiques arabes, ils réalisèrent que cet abandon laissait le champ libre – donc toute la place et la terre - à l’occupation « sioniste » et à l’arrivée d’émigrés juifs en provenance d’Europe. Pourquoi cet exil est-il devenu ensuite irréversible ? Ceci découle de la conjugaison, funeste pour les Palestiniens, de deux faits. L’un est politique, le refus des chefs d’Etats arabes du moment d’entériner la résolution 181 de l’ONU du 29/11/47 (plan de partage de la Palestine en deux Etats, l’un juif, l’autre arabe) : pourquoi les Arabes palestiniens partageraient-ils la souveraineté d’une terre qu’ils occupent depuis 7 siècles pour réparer un crime (la Shoah) dont ils ne sont pas responsables, les persécutions antisémites ayant été le fait de l’Europe chrétienne et non du monde musulman ? L’autre est militaire. Il est la conséquence quasi « clausewitzienne » du refus précité : déclencher et gagner un conflit pour imposer une volonté politique. Sauf qu’en 1948, la fortune des armes ne sourît pas au camp arabe - Egypte, Transjordanie, Syrie, Liban et Irak – lequel, et malgré sa supériorité numérique, déclara et perdit la (première) guerre israélo-arabe. L’armistice de Rhodes, au printemps 1949, qui suivit cette défaite entérinait implicitement le droit pour Israël de s’établir comme Etat au milieu de contrées antagonistes, et l’impossibilité pour les exilés palestiniens de revenir sur un sol devenu pays ennemi. C’est dans cet exil qu’allait germer dans l’esprit de nombre d’exilés l’idée d’une Palestine en tant que socle d’un véritable Etat-Nation.


1949-1967
 : Gaza ou le laboratoire du vide


Conséquence de l’armistice de Rhodes, pendant prés de vingt ans l’Egypte exerce une tutelle politique totale sur un territoire ayant accueilli 190 000 exilés palestiniens et qui, à la différence de la Cisjordanie (annexée par la monarchie hachémite depuis 1950 avec près de 300 000 réfugiés) comportait une ouverture sur la mer donc sur le commerce international. Et pendant prés de vingt ans, Nasser - ni d’ailleurs les pétromonarchies du Golfe ou les banquiers du Liban très prospère - ne caressa jamais l’idée de transformer Gaza en zone économique et administrative susceptible d’assurer ressources et avenir aux Palestiniens, préfigurant ainsi le modèle d’une construction étatique viable et opposable aux israéliens. Les Palestiniens de Gaza furent donc laissés à la seule charge de l’UNHCR (Haut Commissariat des Nations Unies aux Réfugiés), délibérément entretenus dans leur précarité afin de servir d’arme politique contre Israël. Remarquons au passage que cette donnée est toujours d’actualité. Les très riches monarchies du Golfe ne font preuve d’aucun empressement lorsqu’il s’agit d’offrir leurs pétrodollars afin d’aider à l’instauration d’un Etat palestinien. Très récemment d’ailleurs, Ban Ki-Moon, Secrétaire Général de l’ONU, a rappelé à certains pays arabes leur promesse d’aides – toujours non tenues - formulée lors de la conférence de Paris (décembre 2007). Soulignons également que ce sont des capitaux occidentaux, majoritairement européens et français, qui ont financés et qui, à l’heure actuelle, financent encore les infrastructures et les traitements des fonctionnaires de l’Autorité Palestinienne. En revanche, l’argent wahhabite, lui, afflue toujours lorsqu’il s’agit de financer de pseudo organisations caritatives servant à capter la sympathie puis l’adhésion des familles des futurs candidats palestiniens à l’attentat suicide ...


1960-1991
 : de faux frères arabes en frères ennemis


L’instrumentalisation de la « cause » palestinienne par les pays frères a été, pendant des années, une donnée essentielle des rapports entretenus par le Fatah (puis par l’OLP) avec la Syrie ou l’Egypte notamment. Yasser Arafat prit toujours soin de se garder d’amis très entreprenant - tel Nasser ou El-Assad père - toujours oublieux du fait que la libération de la Palestine devait être, avant tout, une affaire palestinienne ressortant de l’intérêt palestinien et ne pouvant, de ce fait, être confiée au seul soin des régimes arabes ou rapportée exclusivement à la problématique de l’unité arabe. Mais les seules bisbilles ne sauraient dissimuler plusieurs drames sanglants dont certains découlèrent aussi des choix d’Arafat et de ses partisans, souvent trop prompts à constituer un Etat dans l’Etat qui les accueillait :

- 1970 et « Septembre Noir » quand des forces jordaniennes appuyés par des tanks syriens « épurent » la Jordanie de la présence palestinienne,

- 1975/1978 et la première répression syrienne « anti-Fatah Land » menée lors de la guerre civile au Liban,

- 1986 et la seconde répression syrienne visant à éradiquer définitivement les restes (du fait de l’opération « Paix en Galilée » menée par Tsahal à partir de 1982) de la présence palestinienne au Liban,

- 1991 et l’expulsion définitive et sans indemnités de 200.000 palestiniens par les autorités koweïties du fait du choix opéré par l’OLP (soutien à Saddam Hussein lors de la première guerre du Golfe).


2000-2001
 : les occasions perdues de Camp David et de Taba


Une bonne opportunité voire « l’opportunité » de conclure un accord de paix durable a-t-elle été irrémédiablement gâchée ? Certes, les imperfections ne manquaient pas dans le projet présenté par le couple israélo-américain, telles la discontinuité territoriale du « futur » Etat palestinien, l’absence de démantèlement de certaines colonies et le maintien sous souveraineté israélienne d’un corridor le long du Jourdain. Cependant saisir l’offre ainsi faite eut entrainé quatre bienfaits : matérialiser enfin l’aspiration palestinienne, obtenir la création d’un Etat véritable bénéficiant de la reconnaissance internationale et du droit qui en découle, faire vivre une dynamique de négociation permettant d’améliorer au cours de pourparlers ultérieurs ce qui devait l’être, maintenir le « boum » économique que connaissait alors l’économie palestinienne (rythme de croissance de 9,28 % par an, selon un rapport du FMI, investissements de 150 % ce qui en faisait, alors, l’un des taux de développement les plus rapides au monde au cours de cette période). Au lieu de cela – et malgré le conseil inverse de plusieurs dirigeants arabes dont H. Moubarak - Yasser Arafat fit le double choix, et d’une intransigeance (dictée par la concurrence que lui faisait le Hamas) en réclamant notamment une souveraineté exclusivement musulmane sur les Lieux Saints déniant ainsi tout droit et prérogative au judaïsme, et d’un téléguidage de la seconde Intifada. Le résultat fut catastrophique pour la cause palestinienne : mort, désolation, ruine économique et sociale, prise et exercice du pouvoir en Israël par « Arik » Sharon à la poigne d’acier, discrédit et isolement d’Arafat tant sur le plan international que parmi les siens ... .


1967-2008
 : Israël et ses errements


Si dans l’absence actuelle de solution de paix durable, les responsabilités arabo-palestiniennes pèsent lourdement, l’objectivité commande de passer également en revue nombre d’erreurs israéliennes toutes aussi conséquentes. On peut en recenser quatre : 1°. Un peuple trop sûr de lui et dominateur au lendemain de la guerre « des Six Jours » dans la mesure où l’éclatante victoire n’a pas été mise à profit pour lancer une dynamique diplomatique (en position de force en plus !) et faire des offres à une OLP alors en proie au doute et profondément marquée par le désastre arabe. Rien ne fut entrepris pour détourner la centrale palestinienne de la tentation et du passage à l’action terroriste internationale, ce qui fit perdre vingt ans à la diplomatie et conduisit à des drames tel celui de Munich. 2°. Excès de colonisations et confiscations territoriales déguisées tel que Jacques Levy (Professeur de géographie et d’aménagement de l’espace à l’École Polytechnique Fédérale de Lausanne et à Sciences Po Paris ) parle de « spatiocide » lorsqu’il évoque les colonies, les check-point, les implantations, le quadrillage militaire, les constructions et appels d’offre à Jérusalem-Est, la barrière de séparation ... . Tout semble entrepris, selon lui, afin de détruire progressivement et systématiquement toute possibilité de consistance autonome et d’homogénéité d’un espace palestinien, ce qui est l’une des causes majeures de l’extrême paupérisation de ce peuple. 3°. La « Biblisation » irrationnelle du droit à l’existence tant il est vrai que le sionisme socialisant des pionniers et l’avènement étatique du « foyer juif » - patrie des opprimés et apatrides – se sont effacés pour laisser la place, de plus en plus souvent, à des extrémistes religieux toujours prompts à revendiquer encore et toujours plus sur la base d’une interprétation religieuse des faits et de l’histoire, d’ailleurs souvent démentie par l’archéologie ... . 4°. Un boomerang nommé Hamas lancé bien à tort par le Mossad (généreux donateur financier pendant plusieurs années) afin d’atteindre Yasser Arafat mais qui, dans sa trajectoire, s’est ensuite retourné contre la main qui, imprudemment, avait accéléré sa course. Les résultats sont là : le fanatisme a exporté la lutte armée palestinienne au cœur même de l’Etat hébreu avec des pertes israéliennes dépassant celles engendrées par les pires attaques des feddayin de l’OLP/Fatah dans les années 1960/70.


1970/2008
 : l’islamisation de la revendication


Comment et pourquoi un combat nationaliste et laïc s’est-il vu supplanté dans le cœur de nombreux palestiniens ? Pour au moins trois raisons. La première tient à l’échec militaire du nationalisme arabe. Nasser, El-Assad père et Saddam Hussein, malgré leur haine du sionisme, n’ont jamais réussi à le vaincre. La main tendue d’Anouar El Sadate à Israël a officialisé la faillite de cette idéologie et, la nature ayant horreur du vide, une autre option est apparue : reprendre la lutte en suivant l’étendard - forcément victorieux car divin - du Prophète. La seconde tient aux multiples affaires de corruption, trafics et prébendes en tous genres ayant entaché la réputation de l’OLP, du Fatah voire de Yasser Arafat en personne. Une alternative « morale » voire ascétique a séduit nombre de Palestiniens, séduction d’autant plus forte que le Hamas, notamment, offre de multiples prestations et services sociaux que l’Autorité Palestinienne ne parvient plus à mettre en œuvre. La troisième est d’ordre religieux et propagandiste. Elle découle de l’action menée notamment par le Sheikh Ahmad Yassin, un des fondateurs du Hamas, qui a œuvré et prêché pendant des années en faveur d’un retour aux valeurs « vraies » de l’Islam, seules à même – selon sa doctrine - de sauver l’individu, la famille et la communauté palestinienne de la séduction démoniaque et de la pollution des idées occidentales, qu’elles aient été libérales ou marxistes. Une éducation islamique et une renaissance de la société islamique au cœur de la Palestine - et non pas un endoctrinement pour un terrorisme militant immédiat – ont été les forces initiales qui ont préparé l’avènement et le succès du Hamas.

Sources
Naros

Posté par Adriana Evangelizt

Publié dans palestine

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