Principes universels, application sélective

Publié le par Adriana Evangelizt

Excellent article encore de Pascal Boniface qui en met plein la poire à Gluksmann,  le faux humaniste... quel régal !



Principes universels, application sélective


par Pascal Boniface, directeur de l'IRIS


 

André Glucksmann a publié dans Libération daté du 29 décembre un article intitulé « Pour un monde meilleur ». Un programme auquel il est difficile de s'opposer. En effet, qui pourrait réclamer des atteintes graves aux droits de l'homme, la poursuite de conflits sanglants, le renforcement des dictatures ?

On peut en revanche contester la façon dont André Glucksmann voit cette amélioration du monde.


Pour ce qui est de la politique des Etats, il concentre ses critiques sur la Russie et la Chine. Il n’y a rien de nouveau chez lui sur ce point, il le fait à longueur de colonnes, reconnaissons lui le mérite de la cohérence. Les esprits chagrins feront remarquer qu’il était aussi admiratif de la Chine de Mao qu’il est critique de celle de Hu Jintao, alors que l’on peut penser qu’en matière de droits de l’homme aussi bien réels que formels, la situation actuelle est peut-être plus supportable aujourd’hui qu’à l’époque… Il y a certes à redire sur ces régimes en matière de démocratie et de respect des individus. Mais à l’aune de la violation des droits de l’homme sont-ils les plus criminels ?

Le simple survol des rapports d’Amnesty international ou de Human Rights Watch montre que bien des régimes sont beaucoup plus répressifs et traitent avec plus de brutalité leurs peuples et surtout leurs opposants. Le choix de Glucksmann n’est peut-être pas dicté par l’ampleur des violations des droits de l’homme, mais par le poids stratégique des pays concernés. Russie et Chine sont les deux principaux rivaux stratégiques des Etats-Unis, on peut donc avoir la désagréable impression que le discours sur la morale est là pour masquer le souhait de ne pas voir la puissance américaine concurrencée.

C’est tout à fait légitime comme objectif, mais on est là face à une politique de puissance et non dans le champ de la morale qui ne sert ici que d’écran de fumée. On ne s’occupe des victimes que si le coupable est stratégiquement intéressant. C’est encore plus frappant lorsque Glucksmann place Hugo Chávez dans sa très resserrée liste des « most wanted dictateurs ». On peut ne pas apprécier le populisme de Chávez. Mais si tous les dictateurs se soumettaient au verdict des urnes, y compris lorsqu’il lui est défavorable, la planète ne serait pas en aussi mauvais état. On peut penser qu’il y a pire condition que celle d’opposant politique au Venezuela. Mais il est vrai que Chávez a énormément agacé George W. Bush et ceci explique peut-être le courroux de Glucksmann. On se rappelle que ce dernier avait soutenu la guerre d’Irak, ce qui n’était pas la position des ONG de défense des droits de l’homme. Mais on ne se rappelle pas avoir entendu ses protestations contre Guantánamo ou Abu Ghraib. Le plus gênant, c’est que Glucksmann ne s’offusque pas des bombardements de populations civiles lorsqu’ils sont faits par des bombardiers américains ou israéliens, mais il les condamne s’ils sont faits par des chasseurs russes. Evénements comparables, attitudes opposées.

Une note de la rédaction précise que l’article a été écrit avant les bombardements de Gaza. Rassurons-nous, il les a approuvés depuis. On peut cependant supposer sans grand risque que, si des événements de cette nature avaient eu lieu au Kosovo, son indignation aurait été immédiate et bruyamment portée à la connaissance du public. Il est louable d’être pour la promotion des droits de l’homme. Il ne l’est pas moins d’être cohérent et de défendre de façon universelle des droits de l’homme que l’on présente comme tels. Mais partir du principe que les démocraties occidentales ont toujours raison, du simple fait qu’elles sont des démocraties occidentales, est un peu court. Si noblesse oblige, démocratie également. Etre une démocratie ne donne pas des droits à un régime, mais à ses citoyens. Etre une démocratie donne des obligations à un régime, celui de respecter ses propres critères. Le monde occidental s’affaiblit et affaiblit les principes qu’il entend promouvoir s’il s’en sert comme paravent d’une politique de puissance, s’il les applique ou en dénonce le non-respect de façon sélective.

Ce qu’une grande partie du reste du monde reproche au monde occidental ce ne sont pas les valeurs qu’il incarne, mais le fait qu’il ne les respecte pas toujours, et qu’il soit laxiste ou sévère selon que ce non-respect est commis par un allié ou un adversaire. Et ce qui est de plus en plus difficilement supportable c’est que certains se drapent dans le manteau du moralisme, tout en restant insensibles à certaines violations des droits de l’homme, et ont des indignations sélectives en fonction de la nationalité des bombes et des victimes. Et se croient néanmoins autorisés à donner des leçons aux autres.

Article paru dans Libération, vendredi 9 janvier 2009


Sources Affaires Stratégiques 

Posté par Adriana Evangelizt  

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