En dépit de sa puissance militaire, Israël est un Etat faible et moribond : l'autodéfense du suicide

Publié le par Adriana Evangelizt

Transmis par Daniel Lévyne





En dépit de sa puissance militaire, Israël est un Etat faible et moribond

L’autodéfense du suicide

Oren Ben-Dor

Counterpunch, 1er janvier 2009

 

www.counterpunch.com/dor01012009.html

 

 

Rappelant le Liban de 2006, le peuple de Gaza se fait massacrer par des pilotes meurtriers d’un Etat meurtrier. Des forces terrestres vont bientôt massacrer bien plus. Cette répétition largement attendue de la violence d’Israël à large échelle a lieu après un long processus enclenché lorsqu’Israël a unilatéralement évacué ses colonies et sa présence terrestre de la Bande de Gaza à seule fin de créer ce qui a été décrit comme un zoo humain contrôlé à distance. Israël a maintenu un contrôle complet sur les frontière de Gaza, son espace aérien et maritime, son économie, son électricité, ses fournitures alimentaires et médicales. Le peuple de Gaza a été réduit à la faim, humilié et constamment menacé. Néanmoins, que le retrait ait été, ou non, bien intentionné, a peu à voir avec les raisons pour lesquelles des roquettes sont tirées, comme par défi, sur les villes israéliennes de Sderot, Ashkelon et Beersheva.

 

Au-delà du soulagement à très court terme qu’elle apporte en matière d’attaques de roquettes, le niveau de l violence d’Israël est de nature à éluder les questions et à défier la réflexion. Les actions d’Israël, justifiées par la rhétorique du « on n’a pas le choix » et de « l’autodéfense », peuvent temporairement placer le couvercle sur le volcan de la haine autour d’Israël et en Israël mais, passé le premier temps du choc et de l’effroi respectueux, elles sont assurément promises à apporter beaucoup plus de violence.

 

Assassiner des membres du Hamas, voire renverser l’organisation, détruire ses infrastructures et ses bâtiments, ne détruira pas l’opposition légitime à l’entité sioniste, arrogante et autosatisfaite, toujours portée à se juger moralement supérieure. Aucune armée, si bien équipée et entraînée soit-elle, ne peut gagner un combat contre un nombre croissant de gens qui n’ont plus la moindre raison de s’inquiéter de mourir. S’il y avait de la haine contre les Israéliens avant le massacre de Gaza, la haine qui le suivra sera d’un autre ordre de grandeur.

 

Etant donné l’échec assuré des tentatives visant à apporter la stabilité en passant par la violence, l’intimidation, la privation alimentaire et l’humiliation, quel désir peut bien mobiliser l’Etat israélien ? Qu’est-ce qui, dans l’imagination des Israéliens [juifs], pourra bien être accompli grâce à ce massacre ? Il doit y avoir là quelque chose de refoulé. Il doit y avoir, pour les Israéliens [juifs], quelque chose comme une manière d’être et de penser qui est préservée, et même protégée, par cette pathologie qui consiste à susciter un état permanent de violence à leur encontre. Quel genre de disposition à se juger toujours moralement supérieur conditionne ce désir autodestructeur d’être haï ?

 

Gaza même nous en donne un indice. Beaucoup parmi les Palestiniens qui vivent à Gaza sont des descendants des 750.000 réfugiés chassés en 1948 de ce qui est maintenant l’Etat juif. Ashkelon est construit sur les ruines du village palestinien de al-Majdal dont les habitants furent chassés en 1948 et pour beaucoup d’entre eux, chassés à Gaza. Seule une telle épuration ethnique massive a pu rendre possible l’établissement d’un Etat avec une majorité juive et un caractère juif. Toute concrétisation juste du droit, internationalement reconnu, au retour des réfugiés signifierait effectivement la fin du projet sioniste. Ceux qui choisiraient de rentrer ne menaceraient pas seulement la majorité juive. En rentrant, ils ne manqueraient pas d’insister sur des demandes d’une citoyenneté égale. Ce faisant, ils défieraient le principe fondamentalement discriminatoire de l’Etat juif qui assigne dans l’Etat une part différente pour tous ceux qui passent un test de judéïté, qu’ils vivent dans le pays ou ailleurs. Donc, pour la même raison qu’Israël opère une discrimination à l’encontre de ses propres citoyens non juifs, il empêchera le retour des réfugiés.

 

La prolifération et la prédominance du discours de l’autodéfense et de son produit dérivé – l’acceptation inconditionnelle de la légitimité de l’Etat d’Israël – réussit à cacher le fait qu’Israël lui-même est un Etat d’apartheid, basé sur un principe d’apartheid (séparation). C’est au nom de ce principe d’apartheid que l’occupation, la dépossession et la discrimination a affecté les Palestiniens tant à Gaza, en Cisjordanie, qu’en Israël même et, en fait, partout dans le monde.

 

Donc, ce qui se trouve, en réalité, « préservé », c’est l’absence de volonté ou plutôt l’incapacité des Israéliens [juifs] à mettre en question le fondement d’apartheid de leur propre Etat. La litanie trompeuse qui oppose les tirs de roquettes par le Hamas à l’autodéfense légitime d’Israël enrôle cyniquement tout à la fois les Palestiniens de Gaza et les Israéliens de Sderot. Bien plus que les uns et les autres, ce qui compte, c’est de protéger le refus de l’Etat juif à s’occuper du sionisme colonial et raciste.

 

Accepter le droit d’Israël à exister en toute sécurité comme Etat juif est maintenant devenu le critère de la modération politique. Obama s’est déjà mis à entonner le refrain. Les antisionistes égalitaires qui contestent ce droit, ont promptement échoué à l’épreuve. Cette voix antisioniste est assez exhaustive et raisonnable. Elle insiste sur le fait que les injustices faites aux Palestiniens découlent du principe même de la conception de l’Etat sur laquelle Israël est fondé. Les injustices à l’égard des Palestiniens englobent toute la Palestine historique d’une manière qui ne peut être cloisonnée pour ne les rendre visibles que dans les Territoires – dont Gaza – qu’Israël a envahis en 1967. Brisons dès lors ces vains bavardages sur l’autodéfense où l’on se contente simplement de « critiquer » Israël tout en le légitimant : l’origine de la violence à Gaza est intimement liée à la manière dont l’Etat israélien est venu au jour et au fait de tolérer de façon continue le principe d’apartheid qui en est le fond même. Israël ne devrait pas être « réformé » ou « condamné » mais remplacé par une seule structure égalitaire sur l’ensemble de la Palestine historique.

 

Israël a besoin d’un cycle continu de violence. Tant que ce cycle est provoqué par une oppression quotidienne, les Israéliens [juifs] peuvent maintenir ce refuge dans lequel ils peuvent s’unir derrière leur incapacité à examiner leur mentalité d’apartheid. La violence maintient une zone dans laquelle cette bonne vieille menace existentielle étouffe toute possibilité d’empathie réelle et de réflexion égalitaire sur soi-même. En même temps, la violence est un moyen nécessaire pour ancrer solidement la prétendue légitimité de ce qu’on fait passer pour la seule alternative à cette violence. Cette alternative n’est autre que le « processus de paix » devant mener à deux Etats, ce processus « sensé », « raisonnable », « modéré » mais « étonnamment » porté à l’échec, ce processus qui vise à légitimer, une fois pour toutes, l’Etat d’apartheid. Le discours a été détourné d’une manière telle que les appels urgents à l’arrêt immédiat de la violence ressuscitent cette chose condamnée d’avance : le projet fondamentalement injuste de deux Etats, qui garantira la poursuite de la violence.

 

Hélas, la pathologie consistant à engendrer de la violence contre soi-même – violence qui suspend toute réflexion portant sur l’apartheid fondamental – ne réussit qu’au prix d’une énorme production de haine. La pathologie israélienne amènera, subrepticement et fatalement, cela même que les Israéliens [juifs] redoutent le plus. Il n’y a, effectivement, pour le projet nationaliste des éternelles victimes, « pas d’autre choix » que de commettre un suicide avec ceux que l’on opprime.

 

Le désir sioniste sublimé d’être haï constitue le carburant de l’unité d’Israël et de sa disposition à se juger toujours moralement supérieur. Cette nature autodestructrice, cachée sous des airs de désir d’autodéfense, vient de forces lointaines et anciennes dont le sionisme n’est qu’un symptôme et un indice. Ce qui préserve ces forces autodestructrices assure que le projet nationaliste d’apartheid des éternelles victimes sera un phénomène passager. Quand elle est arrêtée au niveau d’un simple nationalisme, la mentalité de victime primordiale se préserve en engendrant un suicide collectif de ce projet nationaliste. L’autodéfense du suicide fait valoir le caractère unique de l’apartheid israélien. Tant la rhétorique de l’absence de choix que celle de l’autodéfense renferment la glaçante chronique d’un suicide annoncé. En dépit de sa puissance militaire, Israël est un Etat faible et moribond habité du désir de s’autodétruire. Les nations les plus puissantes dans le monde assistent à ce processus suicidaire et ce fait appelle d’urgence à la réflexion.

 

 

Oren Ben-Dor a grandi en Israël et il enseigne la philosophie politique et du droit à l’Ecole de Droit de l’Université de Southampton, Royaume Uni. Son dernier livre, Thinking About Law: In Silence with Heidegger, a été publié en 2007 par Hart Publishing, Oxford.

 

 

(Traduction de l’anglais : Michel Ghys)

Posté par Adriana Evangelizt

Publié dans SIONISME

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