Israël-Palestine : sentir la douleur de l'autre camp

Publié le par Adriana Evangelizt




Israël-Palestine : sentir la douleur de l'autre camp


par Juan Goytisolo


Nous ne faisons du mal aux autres que lorsque nous sommes incapables de les imaginer", ai-je lu dans un livre dont je ne peux affirmer s'il est écrit par
Tzvetan Todorov ou par Carlos Fuentes. Ces mots faisaient allusion à des gestes lointaines, telles la conquête espagnole de l'Amérique ou les guerres coloniales européennes du XIXe siècle, quand les cruautés infligées à des peuples "inférieurs" se drapaient d'une aura héroïque et altruiste : mission évangélisatrice, diffusion des lumières de la civilisation, lutte contre l'arriération et la barbarie.

Aujourd'hui, les choses ont changé. Qu'il s'agisse de guerres d'agression ou de guerres prétendument défensives ou préventives, les images des dévastations et des ruines qu'elles provoquent atterrissent directement dans nos foyers. Installés confortablement chez nous, nous assistons aux horreurs des bombardements, à la mort en direct des femmes et des enfants, et au pilonnage ininterrompu des populations en proie à la terreur. La vision saisissante des destructions, des cadavres et le désespoir des proches des victimes défilent devant nos yeux sans que nous soyons capables d'imaginer les sentiments d'impuissance, de colère et de douleur des autres, sans que nous soyons capables de nous mettre dans la peau de ceux qui endurent le supplice.


Le refus volontaire ou induit de reconnaître le mal que nous causons est souvent le contrecoup de l'angoisse et de l'horreur liées à notre propre passé, de nos peurs ancestrales et de la crainte de leur réitération dans l'avenir. Nous tuons parce que nous avons peur, pris que nous sommes dans un tourbillon d'anxiété, de méfiance et de pulsions agressives auxquelles il nous est difficile d'échapper. C'est pour cela que nous laissons la force de la raison s'effacer devant la raison de la force. Nous ne nous sentons pas coupables du mal que nous infligeons aux autres à cause de celui qui pourrait s'abattre un jour sur notre tête.


J'écris cela à propos de Gaza. Un pareil étalage de puissance militaire pour stopper les tirs des roquettes artisanales sur Sderot et sur d'autres localités du sud d'Israël est-il vraiment nécessaire ? Le siège terrestre, maritime et aérien d'un million et demi de personnes affamées qui crient vengeance contribue-t-il à la résolution du problème de la sécurité d'Israël, ou l'aggrave-t-il, au contraire, selon toutes les prévisions ? Est-ce l'unique option posée sur la table depuis le coup de force perpétré par le Hamas contre l'Autorité palestinienne au crédit déjà bien entamé, comme ne cessent de le répéter sur tous les tons les porte-parole de l'armée et du gouvernement israéliens ? La réponse est que la communauté internationale, à l'exception de George Bush et de ses faucons, pense exactement le contraire.


Bombarder et bombarder encore ne garantit nullement l'avenir d'Israël : cela l'enferme dans une logique de citadelle assiégée qui se retournera, à terme, contre lui. Semer la haine et la soif de vengeance ne peut que conforter les positions du Hamas et du Hezbollah et de leurs mentors iranien et syrien. N'est-il pas en effet contradictoire d'invoquer la légitime défense contre les "loups qui rôdent" (j'emploie la terminologie d'un analyste nord-américain) et, dans le même temps, de contribuer à la prolifération de ces mêmes "loups" par une politique d'asphyxie et de destruction de toutes les infrastructures de Gaza (écoles, mosquées, bâtiments administratifs, centres d'accueil des réfugiés palestiniens sous la protection internationale) ?


Regarder le spectacle des destructions dans les journaux télévisés ne suffit plus pour se mettre dans la peau de celui auquel on inflige le mal : à ces centaines de milliers de jeunes de Gaza, indignés par l'impuissance pathétique d'Abbas et par la complicité des soi-disant pays frères tels que l'Egypte de Moubarak. N'importe quel observateur étranger vérifiera l'effet inverse produit par cet acharnement cruel qui transforme ce ghetto infâme en véritable brasier. J'avoue ma perplexité devant les propos absurdes, dignes de la terrible phrase, "les Palestiniens doivent souffrir davantage", prononcée par Ariel Sharon il y a huit ans en guise de programme d'action, d'un intellectuel comme Avraham Yehoshua, qui la fait sienne à sa manière, quand, toute honte bue, il affirme que "la capacité de souffrance des Palestiniens est plus grande (que la nôtre)". Est-ce qu'il s'appuie sur un diagnostic scientifique, ou sur un "psychomètre" capable de mesurer sa propre douleur et celle de l'autre ? Ou bien est-ce le reflet de cette incapacité tragique d'imaginer la douleur des autres, qu'ils soient Juifs, Indiens d'Amérique, Noirs ou Palestiniens ? Une lecture opportune de Todorov nous sortirait peut-être de nos doutes.


L'écrasement de Gaza ne répond à aucune stratégie réfléchie, il obéit à un calcul politique opportuniste dans la perspective des prochaines élections parlementaires, même au prix de la liquidation des derniers espoirs entretenus par tous ceux qui, d'Oslo à Annapolis, ont cru dans la possibilité d'une solution négociée. Même si, sur le terrain, c'est-à-dire dans les territoires occupés, elle est, d'année en année, démentie : extension imparable de la colonisation, humiliations quotidiennes des habitants de Jérusalem-Est et de la Cisjordanie, misère et asphyxie économique de la bande de Gaza, en particulier après la victoire électorale du Hamas, qualifié de mouvement terroriste par les Etats-Unis et par une Union européenne tragiquement désunie et incapable de jouer le moindre rôle de médiateur crédible qu'exigent les circonstances.


Le jeu, qui consiste à diviser le prétendu Etat palestinien en deux entités distinctes et de morceler la Cisjordanie en bantoustans invivables, porte en premier lieu préjudice au gouvernement discrédité de Mahmoud Abbas. Mais comme le radicalisme des uns alimente celui des autres et sous prétexte de ne pas dialoguer avec les terroristes - passant sous silence le fait que le Hamas a été démocratiquement élu -, le seul "Etat démocratique" dans la région continue à violer quotidiennement les résolutions de l'ONU et à ignorer avec superbe la désapprobation quasi unanime de l'opinion publique internationale.


Le manque d'imagination en ce qui concerne la douleur des Palestiniens - cette aptitude éthique et en fin de compte humaine à se mettre à leur place - enferme cet Etat dans une voie sans issue, consistant à frapper encore plus durement ses ennemis. Tant ceux qui refusent d'admettre la réalité par leur rhétorique funeste et leurs fanfaronnades insupportables, que ceux qui aspirent à une paix et un horizon partagés par le retour à ce qu'on appelle la "ligne verte" (la frontière d'Israël avant l'occupation des territoires palestiniens en 1967), conformément à la résolution 242 du Conseil de sécurité des Nations unies.


J'entends avec espoir et soulagement la voix des intellectuels dissidents d'Israël et des autres hommes et femmes décidés à marquer leurs distances par rapport à l'unanimisme assourdissant décrit par la presse après les succès éphémères remportés dans l'assaut dévastateur lancé contre Gaza. Ce sont les dissidents laïques des deux camps qui impulseront un retour vers la raison. Leur désir d'une paix encore chimérique se nourrit de l'espoir de parvenir un jour à un accord équitable et pragmatique, parce que, en tant qu'êtres humains, ils voient, ils imaginent, ils sentent le mal qu'ils infligent aux autres mais qu'ils ne veulent pas pour eux-mêmes.

Traduit de l'espagnol par Abdelatif Ben Salem



Sources Le Monde

Posté par Adriana Evangelizt

Publié dans SIONISME

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