Refuser la reconnaissance d’Israël, par principe

Publié le par Adriana Evangelizt

Pour être reconnu encore faut-il des frontières. Où sont-elles ? Il existe les frontières de 1947, tracées par l'ONU. Cette carte est la seule valable.




Refuser la reconnaissance d'Israël, par principe


par Steven Salaita


Finalement, quand les sionistes vous demandent d'affirmer le droit d'exister d'Israël, ce qu'ils vous demandent en réalité c'est votre validation. Ne la leur donnez pas.



Il y a quelques années, j’ai été invité à faire un exposé dans mon alma mater [mon ancienne faculté] sur le massacre des Palestiniens par Israël à Deir Yassin, en 1948. En dépit d’un méchant rhume le jour du débat, j’ai attrapé une feuille sur les chiffres effroyables du massacre et une poignée de mouchoirs en papier, et me voilà parti pour aller dénoncer Israël, en me demandant combien de sionistes cette fois s’en iraient et se plaindraient.

En fait, je n’ai eu qu’un seul contradicteur (certes, dans une petite assistance), un de mes anciens professeurs dont j’avais comme étudiant admiré le style intellectuel et pédagogique (et que j’admire toujours en tant que professionnel). J’avais fait trois classes avec ce professeur, toutes les trois précieuses et intéressantes. Je savais à l’époque qu’il était juif, comme il savait que j’étais Arabe, mais nous avions surpassé nos divergences politiques supposées grâce à une passion commune de la littérature. Et je lui suis toujours obligé de m’avoir écrit une lettre de recommandation positive pour mon troisième cycle.

Quand mon ancien professeur s’est présenté pour assister à l’exposé, j’ai eu le sentiment qu’il n’aimerait pas ce que je m’apprêtais à dire, bien que j’eusse soigneusement évité toute polémique et m’en fusse tenu à une relation factuelle des crimes de guerre du début d’Israël, me référant à l’historiographie classique. J’ai eu du mal à maîtriser un mouvement de recul quand il a levé la main à la fin de mon intervention. Un instant plus tard, nous nous disputions. Je m’étais un peu réjoui de cette opportunité de la présence d’un ancien mentor et d’une personne d’autorité, mais j’ai aussi été perturbé par le vitriol de sa réaction à ce que j’avais conçu comme une intervention modérée. J’ai certainement dit des choses bien pires sur Israël en d’autres occasions.

Nous avons vite repris notre calme et essayé de faire le tour de nos divergences. Comme d’autres membres de l’assistance, ainsi que l’organisateur du débat - un autre de mes anciens professeurs -, intervenaient dans le débat, j’ai constaté que mon adversaire se troublait de plus en plus.

« Vous n’êtes pas convaincu du droit d’Israël à exister » m’a-t-il lancé soudain. Je me suis trouvé déconcerté, non par ce que laissait présager cette déclaration mais par le fait que nulle part dans mes commentaires ou dans nos arguments on avait soulevé une telle question.

« Je ne pense pas que quelqu’un ici m’ait entendu dire quoi que ce soit sur la destruction d’Israël, professeur, » lui ai-je répondu froidement. Il ne laissait pas tomber le sujet cependant, sujet toujours et encore soulevé pour me pousser à chaque fois à affirmer le droit d’exister d’Israël. Et à chaque fois, je n’en tiens pas compte ou je le refuse formellement. Alors il a quitté la salle, tremblant, inconsolable malgré toute la vénération de l’organisateur du débat.

Il y a beaucoup de raisons qui m’ont amené à ne pas répondre à la demande de mon ancien professeur de reconnaître Israël. La première est d’ordre pratique : je n’ai jamais plaidé pour la destruction d’Israël, il est donc curieux qu’on me demande d’affirmer son existence. Personne ne m’a jamais demandé d’affirmer l’existence d’un autre Etat-Nation, demande à laquelle, de la même manière, je ne répondrais pas de toute façon. Comme tous ceux qui mettent l’humanité au-dessus du capital et de la hiérarchie, je crois que ce sont les êtres, et non les institutions nationales, qui requièrent notre empathie et notre attention. D’ailleurs, j’étais mécontent de la violence innée qu’on m’attribuait implicitement alors, pendant que la violence enracinée dans Israël, et que je venais de mettre en avant pendant 45 minutes, bénéficiait une fois encore d’une absence de critique, comme si elle était normative.

Les autres raisons de ma réticence à satisfaire à la demande particulière de mon ancien professeur sont d’ordres philosophique et politique. Il est particulièrement éhonté pour une nation qui s’est créée sur la destruction de la Palestine et qui est aujourd’hui entraînée dans des formes brutales de nettoyage ethnique d’exiger des victimes de sa malveillance de la reconnaître. C’est aussi une astuce rhétorique qui dissimule à peine certains impératifs opportuns, à savoir : légitimer Israël en tant qu’Etat juif, l’amnistier de son passé déplorable, l’absoudre tacitement de son comportement immoral, privilégier ses besoins au détriment de la reconnaissance élémentaire des besoins des Palestiniens.

Je n’ai aucune envie d’encourager ces impératifs. Et même si j’en avais l’envie, je n’en aurais pas le pouvoir : il ne m’appartient pas, ni à d’autres individus, de renoncer à la Palestine sous la pression d’une insistance humaniste fallacieuse venant des sionistes, ni de justifier leur perfidie sous le prétexte que cela ferait de moi, en quelque sorte, un homme respectueux et responsable.

Beaucoup de gens de toute façon ont écrit bien plus de détails sur les affirmations sous-jacentes et insidieuses du « droit d’exister » d’Israël, une expression si ambiguë qu’elle devrait susciter le soupçon chez toute personne pensante. Plutôt que de limiter ma discussion aux facteurs philosophique, politique et pratique, je préfère évoquer une raison marquante, sur le plan psychologique, pour écarter l’exigence de tous ceux qui veulent qu’on engage le débat sur le conflit israélo-palestinien en proclamant d’abord son attachement à l’existence d’Israël : une raison de principe.

En effet, c’est par principe que je suggère de ne pas acquiescer à la demande. Les sionistes détiennent déjà tous les pouvoirs dans le conflit Israël/Palestine et la plupart dans les campagnes culturelles suscitées par le conflit. Ils ont plus de financements, les meilleurs accès aux entreprises de communication et le soutien de l’armée américaine. Pourtant, les Palestiniens ont un certain pouvoir, qui ne requiert ni argent, ni sympathie des médias, ni armement : ils ont la légitimité, cette légitimité que les sionistes veulent si désespérément nous voir conférer à Israël. C’est un petit pouvoir, un pouvoir sans appareil important, mais c’est un pouvoir cependant, et que je ne suis pas prêt d’abandonner, et aucune obligation morale ne m’oblige à y renoncer. Les sionistes ont déjà pris la Palestine. Maintenant, ils essaient de s’approprier aussi notre droit à résister.

Je suis ravi, pressé même, d’affirmer le droit des juifs à vivre en paix et en sécurité, où qu’ils soient, un droit que tous les humains méritent, sans hiérarchie particulière dans le mérite. Mais je ne célébrerai pas la création sanglante d’Israël ni son objectif visant à conserver son ethnocentrisme juridique. Finalement, quand les sionistes vous demandent d’affirmer le droit d’exister d’Israël, ce qu’ils vous demandent en réalité c’est votre validation. Ne la leur donnez pas.

Jusqu’à ce qu’Israël traite les Palestiniens à égalité et avec humanité, il ne mérite pas le droit à la célébration de son existence.

Le dernier livre de Steven Salaita est : Les guerres incultes : les Arabes, les musulmans et la pauvreté de la pensée libérale. Son adresse mel :
salaita@vt.edu.


Du même auteur :


  Le pragmatisme du nettoyage ethnique

Sources Infos Palestine

Publié dans ONU ISRAEL

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