Lorsque les tueries ne comptent pas

Publié le par Adriana Evangelizt

Une semaine de modération israélienne

Lorsque les tueries ne comptent pas

par Tanya Reinhart

CounterPunch, 22 juin 2006

 

Dans le discours israélien, Israël est toujours celui qui fait preuve de modération dans le conflit avec les Palestiniens. Cela a encore été vrai pour les événements de la semaine dernière : Tandis que les roquettes Qassam tombaient sur Sdérot, la ville du sud israélien, il a été "divulgué" que le ministre israélien de la défense avait ordonné à l'armée de montrer sa modération.[1]

Pendant cette semaine de modération israélienne, l'armée a décimé une famille palestinienne qui était allé pique-niquer sur la plage de Beit Lahya dans la Bande de Gaza. Après cela, l'armée a tué neuf personnes afin de liquider une roquette Katyusha.

Mais selon le discours de modération, la première tuerie ne compte pas, parce que l'armée a nié être impliquée, et la seconde a été considérée comme un acte légitime d'autodéfense. Après tout, Israël est pris au beau milieu d'une attaque de Qassams et doit défendre ses citoyens. Dans ce récit, le fait qu'Israël se contente seulement de bombarder la Bande de Gaza par voie aérienne, maritime et terrestre est un modèle de modération et d'humanité que peu d'Etats pourraient égaler.

Mais quelle est la cause des attaques de Qassam contre Israël ? Pendant 17 mois, depuis qu'il a déclaré le cessez-le-feu, le Hamas n'a pas été impliqué dans les tirs de Qassams. Les autres organisations n'ont généralement réussi à ne tirer que quelques Qassams isolées. Comment cela a-t-il évolué en une attaque de quelques 70 Qassams en trois jours ?

L'armée israélienne a une longue tradition d' "inviter" aux salves de Qassams. En avril de l'année dernière, Sharon s'est envolé vers une réunion avec Bush, dans laquelle son message central était que l'on ne peut pas faire confiance à Abbas, qu'il ne contrôle pas le terrain et qu'il ne peut pas être un partenaire pour des négociations. L'armée a pris soin de fournir une toile de fond pour cette réunion. La veille du départ de Sharon, le 9 avril 2005, l'armée israélienne a tué trois jeunes à la frontière de Rafah, qui, selon des sources palestiniennes, jouaient au foot.

Cette tuerie arbitraire a alimenté une vague de colère dans la Bande de Gaza, qui avait été relativement calme jusque-là. Le Hamas a répondu à la colère dans la rue et autorisé son peuple à participer à des tirs de Qassams. Les deux jours qui suivirent, environ 80 Qassams furent tirées, jusqu'à ce que le Hamas rétablisse le calme. Ainsi, pendant la réunion entre Sharon et Bush, le monde a reçu la parfaite illustration qu'Abbas n'était pas digne de foi.
[2]

Au début de la semaine dernière (le 11 juin), Olmert a organisé une campagne de persuasion en Europe pour convaincre les dirigeants européens qu'à présent, avec le Hamas au pouvoir, Israël n'a sans conteste aucun partenaire. Les Etats-Unis ne semblent pas avoir besoin d'être convaincus pour l'instant, mais en Europe, il y a plus de réserves au sujet de mesures unilatérales. L'armée israélienne a commencé à préparer la toile de fond, la veille au soir de jeudi dernier (le 8 juin 2006), lorsqu'elle a "liquidé" Jamal Abou Samhadana, qui venait d'être nommé chef des forces de sécurité du Ministère de l'Intérieur par le gouvernement du Hamas. Il était complètement prévisible que cette action puisse conduire à des attaques de Qassams sur Sdérot. Néanmoins, le lendemain, l'armée a procédé au pilonnage de la côte de Gaza (tuant la famille Ghalya et blessant des dizaines de personnes) et a réussi à allumer la conflagration requise, jusqu'à ce que le Hamas, encore une fois, ordonne à son peuple, le 14 juin, de cesser le feu.

Cette fois-ci, la démonstration orchestrée par l'armée s'est retrouvée quelque peu entachée. Des photos de la petite Houda Ghalya ont réussi à faire une brèche dans l'indifférence occidentale à la souffrance palestinienne. Même si Israël a encore assez de poids pour forcer Kofi Annan à s'excuser d'avoir jeté le doute sur le démenti d'Israël, cette fois-ci, le monde n'a pas récusé le message selon lequel le Hamas est la partie agressive de ce conflit. Mais l'armée n'a pas baissé les bras. Elle semble déterminée à continuer de provoquer des attaques qui justifieraient le renversement du gouvernement du Hamas par la force, avec Sdérot qui en payerait le prix. Même s'il est impossible de comparer les souffrances des résidents de Sdérot avec les souffrances des habitants de Beit Hanoun et de Beit Lahiya, dans le Nord de la Bande de Gaza, sur lesquels 5.000 obus sont tombés, rien que ces trois derniers mois,
[3] mon cœur va aussi vers les habitants de Sdérot, parce qu'aux yeux de l'armée, leur souffrance est nécessaire pour que le monde puisse comprendre qu'Israël est la partie modérée dans une guerre qu'il livre pour son existence-même.

Cet édito a été mis sous presse une heure avant que l'armée de l'air israélienne ne tue trois enfants de plus dans une rue bondée du Nord de Gaza, mardi 20 juin.

Tanya Reinhart est professeure de linguistique à l'Université de Tel Aviv et l'auteur de Israel/Palestine: How to End the War of 1948 et de The Roadmap to Nowhere.

NOTES

[1] Lundi 12 juin, les gros titres [de la presse israélienne] ont annoncé que le ministre de la défense, Amir Peretz, a bloqué une initiative de l'armée de lancer une attaque terrestre massive à Gaza (voir Amos Harel et Avi Issacharoff, Ha'aretz, le 12 juin 2006). Dans les pages intérieures de l'édition du week-end, il s'est avéré qu'il s'agissait d'une "désinformation pour les médias", produite par le bureau de Peretz et "basée sur une réunion de sécurité qui s'est tenue la veille au soir" (Avi Issacharoff et Amos Harel, Les innocents perdus, Ha'aretz, 16-17 juin 2006).

[2] Cette séquence d'événements est documentée en détail dans mon livre, "The Road Map to Nowhere" [Une feuille de route pour aller nulle part], qui paraîtra en juillet 2006 (Verso).

[3] Alex Fishman, l'analyste senior des affaires de sécurité du journal Yediot Aharonot, rapporte qu'au début, "le pilonnage de la Bande de Gaza a été discuté", mais ensuite, "ce qui a commencé il y dix mois, avec une douzaine d'obus par mois tirés vers des zones ouvertes, a atteint aujourd'hui une quantité astronomique d'obus. La batterie qui a tiré les six obus vendredi [le 9 juin] tire en moyenne plus de mille obus par semaine vers le nord de la Bande de Gaza. Cela veut dire que cette batterie qui a été placée là depuis quatre semaine a déjà tiré environ 5.000 obus" (Yediot Aharonot supplément du samedi, le 15 juin 2006).


Traduit de l'anglais parJean-François Goulon -
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Posté par Adriana Evangelizt

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