Israël et la crise de Suez

Publié le par Adriana Evangelizt

Et voilà le quatrième article de notre historien préféré, Jacques Decourt, que nous sommes fiers de publier car il nous remet en mémoire, avec beaucoup de talent,  des évènements que l'on a tendance à oublier...

Israël et la crise de Suez

par Jacques Decourt

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En conflit territorial avec Israël, dès 1953 l’Égypte établit un blocus maritime total sur le canal de Suez sur les navires israéliens. Ainsi donc son implantation en terre arabe provoque en dehors de son territoire usurpé une situation conflictuelle. Comme toute possibilité de négociations est exclue par le fait que celles-ci constitueraient de facto une reconnaissance d’Israël, un règlement diplomatique est impossible. Il ne reste pour Israël que l’épreuve de force. Le projet de s’emparer militairement du détroit de Tiran pour éviter la perte du droit de passage mûrit. Lors de la première conférence de Bandung, en avril 1955, qui fut à l'origine du mouvement des pays non-alignés, Gamal Abdel Nasser apparut comme un dirigeant à l'échelle du monde afro-asiatique, mais son choix d'une politique extérieure de non-alignement entraîna la détérioration des relations entre l'Egypte et les puissances occidentales.


Au mois de février 1955, les sionistes frappent Gaza par un important raid nocturne sur une caserne égyptienne. Sharon et ses troupes tuent 38 soldats égyptiens. La violence de cette attaque a convaincu Nasser que la paix avec Israël était impossible, car c’est le plus grave incident survenu jusqu’alors. Les Arabes selon l’usage tonitruent, accumulent les manifestations puériles de menaces, plus des signes de faiblesses que d’intentions belliqueuses. L’affaire de Suez est précédée d’une menace quasi permanente d’Israël contre les pays arabes. A partir de 1953, on enregistre de nombreuses victimes d’incidents de frontières avec un fort taux de mortalités en défaveur des arabes. Au cours de l’année 1956, la tension s'accroît entre Israël et l’Egypte avec les raids menés par les soldats égyptiens sur le territoire israélien. L’Egypte bloque le Golfe d'Aqaba et ferme le canal de Suez aux navires israéliens.

Le président égyptien nationalise, en juillet la Compagnie franco-britannique du canal de Suez projetant d'utiliser les droits de passage pour financer son projet de la construction du barrage d’Assouan. Nasser justifia sa décision en faisant état du caractère exorbitant des bénéfices réalisés par la compagnie du Canal de Suez, créée à la suite du percement de celui-ci en 1869, qui est majoritairement aux mains des Britanniques et des Français. Seules quelques voix rappelèrent que Nasser avait affirmé son intention d'indemniser les actionnaires et que, de toute façon, la concession de la compagnie expirait douze ans plus tard. Le gouvernement français, à direction socialiste, appela cette décision, une " grossière violation des accords conclus ", seul exemple de socialiste luttant contre une nationalisation ! Eden, Premier ministre de Grande-Bretagne, utilisant simplement le terme de " vol ". Pour lui, Nasser était un nouvel Hitler, et s'incliner aurait été accepter un nouveau Munich. Un climat boursier hystérique se déclencha en France et en Grande-Bretagne.


Auparavant, Nasser se voit refuser un prêt (officiellement accordé) pour le financement par les Etats-Unis, la Grande-Bretagne et la Banque mondiale destiné à fertiliser la Nubie et à fournir à l'Egypte l'énergie qui lui fait tant défaut. Les Américains expliquent ce revirement par une nébuleuse explication concernant le service de la dette égyptienne. En réalité, un rapprochement stratégique soviéto-égyptien avait provoqué la colère de Dulles. Il est vrai que l’URSS avait commencé à réarmer l’Egypte permettant un rééquilibre entre les forces en présence : six divisions modernes d’Israël et un matériel obsolète des trois divisions égyptiennes.

Quant à la Grande-Bretagne, elle réitère son attitude de 1948 en Palestine : deux mois avant le refus insultant de Dulles au sujet du barrage, elle évacue l’Egypte. En juin, les dernières troupes anglaises quittent leurs bases de Suez qui auraient très bien pu servir de tampons entre les deux protagonistes, jusqu’à ce que la situation s’apaise sous la pression diplomatique. Le Premier ministre, Anthony Eden, craignait surtout pour le ravitaillement en pétrole de son pays. Les chefs d’état-major reçoivent alors l’ordre de préparer une expédition militaire en Egypte, dans le but de renverser Nasser. Lorsque Guy Mollet arrive au pouvoir, en France, au début de 1956, Ben Gourion s'adresse à lui en invoquant la solidarité socialiste. Il reçoit un accueil d'autant plus favorable que le leader de la SFIO, prête une oreille attentive aux thèses de son ministre de la guerre, Maurice Bourgès-Maunoury, selon qui la rébellion algérienne est dirigée en réalité du Caire. Le président du Conseil accepte donc de se joindre à la Grande-Bretagne. (1) Seuls, Pierre Mendès France et Jean Monnet mettront en garde le gouvernement français contre les risques d’une telle aventure. Le 22 octobre une conférence secrète, tenue à Sèvres en présence de Ben Gourion et de Selwyn Lloyd, mettra au point le scénario, probablement imaginé par M. Dayan, d'une action militaire et diplomatique commune contre l'Egypte.


C'est un monument d'hypocrisie : il est convenu en effet qu'Israël attaquera en avril et que la France et la Grande-Bretagne prendront prétexte de ce que la sécurité du canal est en péril pour adresser " aux deux belligérants " un ultimatum les invitant à retirer leurs troupes, sans quoi elles occuperont la zone du canal. C'est bien la première fois dans l'histoire que l’on menace d'envahir un pays, au cas où il ne se soumettrait pas. Il est entendu qu'Israël fera mine de se plier à l'ultimatum en faisant reculer ses troupes de 15 kilomètres, que la RAF et l'aviation française pilonneront les aérodromes égyptiens à partir du 31, et qu'un corps expéditionnaire débarquera à Port-Saïd (à la veille de l'élection présidentielle aux Etats-Unis). En contrepartie, Ben Gourion obtiendra 60 chasseurs français pour la couverture des villes d’Israël. Ce qui implique directement la France avant même le début du conflit. Jusqu’au dernier moment Ben Gourion doutera de la « moralité » de cette collusion, car le rôle d’agresseur réservé à Israël est incompatible avec l’honneur d’Israël, laissant le rôle de sauveurs qu’entendaient jouer la France et l’Angleterre. Les accords franco-israéliens sont “top secret” et le gouvernement israélien ne sera averti qu’à la dernière minute.


L’objectif initial était triple : nettoyer les zones frontières des fedayin qui y opéraient, refouler l’armée égyptienne en lui détruisant le maximum de matériels et prendre Charm El Cheik. Pour ce faire, à partir du mois de juin, des quantités énormes d’armement commencèrent à arriver en Israël, aux termes d’un autre accord ultra secret. Ces livraisons ne seront connues ni de Washington, ni de l’organisme franco-anglais charger de veiller sur la balance des forces au Moyen-Orient. Les plans ont donc été tenus rigoureusement secrets, et les plus hauts fonctionnaires du Quai d'Orsay eux-mêmes, que Mollet et Pineau savent tièdes, dans l'ensemble à l'égard de toute politique d'intervention, seront tenus dans l'ignorance de peur que les Etats-Unis, s'ils sont mis au courant, n'entravent la réalisation du projet. A cet instant, Eisenhower était soumis à réélection, or un Président n'aime jamais avoir une guerre sur les bras à ce moment-là. Cependant il est difficile d'imaginer, avec les moyens d'information dont ils disposaient, que les Américains n'aient pas été en mesure de répondre à la question alors posée à Dulles par le Président : " Il faut essayer de découvrir ce que les Britanniques mijotent avec les Français. " Il n'est pas exclu que certains militaires d'outre-Atlantique aient fait des vœux en secret pour la réussite de l'entreprise. En sachant très bien qu'en guerre froide, comme en guerre tout court, l'action n'ait de chances de réussir que si elle est foudroyante.


Eisenhoover s’exprimera en novembre, au lendemain de l'ultimatum franco-britannique à l'Egypte, ainsi : "Le gouvernement des Etats-Unis croit qu'il est possible par des moyens pacifiques de parvenir à une solution qui rétablirait les conditions de l'armistice entre l'Egypte et Israël, de même qu'à un règlement équitable du problème du canal de Suez (...). Cette action a été la conséquence d'une erreur (...). Nous n'acceptons pas l'usage de la force comme un moyen sage et approprié pour le règlement des conflits internationaux (...). Les Etats-Unis n'ont été consultés en aucune façon à propos d'aucune phase des actions ainsi engagées (...) et ils n'en avaient pas été informés à l'avance."
Nous sommes donc devant un fait accompli et ne reste plus aux forces alliées de passer au combat.

Opération Mousquetaire.
Le 31 octobre, la France et le Royaume-Uni entament une vague de bombardements sur l'Égypte afin de forcer la réouverture du canal. Au moment où l'armée israélienne s'empare de la presqu'île du Sinaï et atteint le canal de Suez, une mise en garde très ferme de l'URSS stoppe l'offensive. Lettre du maréchal Boulganine, à Guy Mollet et Eden :
« Je dois vous déclarer que la guerre que la France et l'Angleterre, utilisant Israël, ont déclenché contre l'Etat égyptien, est grosse de conséquences extrêmement dangereuses pour la paix générale. Le gouvernement soviétique est pleinement résolu à recourir à l'emploi de la force pour écraser les agresseurs et rétablir la paix en Orient."
Guy Mollet répondra : « Je doute que le gouvernement soviétique ait toute l'autorité voulue pour s'apitoyer sur le « sang innocent », alors que, du fait du même gouvernement, ce sang est répandu en Hongrie. Les opérations que nous avons été contraints d'entreprendre ne sont pas des opérations de guerre contre l'Egypte. Elles sont destinées uniquement, à remédier à certains aspects de l'état d'insécurité permanent qui s'est établi au Proche-Orient, en raison notamment des encouragements donnés par certains gouvernements, dont le vôtre, au gouvernement égyptien ».
A. Eden fera de même en ces termes : « Le monde entier sait que, depuis trois jours, les forces soviétiques de Hongrie écrasent sans ménagement l'héroïque résistance d'un véritable mouvement d'indépendance nationale, mouvement qui, en proclamant sa neutralité, montre bien qu'il ne présente aucune menace pour la sécurité de l'Union Soviétique »
Israël doit alors se replier sur ses frontières de 1949. L'Assemblée Générale de l'ONU vote la résolution 377, prévoyant l'intervention de la FUNU (Force d'Urgence des Nations-Unies) dont le but est de remplacer les forces Franco-Britanniques à partir du 15 novembre afin de restaurer la paix ; ce fut la 1ère opération de ceux que l'on allait appeler les Casques Bleus et un camouflet pour les assaillants. A cette occasion Nasser prononcera cette phrase, blessante pour l’opinion publique française « [Je n’ai que faire de ces] petits soldats français qui sentent la violette »


(1) En avril 1956 un accord sera trouvé, Nasser promet de ne plus fournir matériellement le FLN. Or une semaine plus tard la Marine Nationale arraisonnera un transport d’armes en provenance d’Egypte !

Publié dans HISTOIRE-FALSIFICATION

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