L'apartheid ça ressemble à ça

Publié le par Adriana Evangelizt

L’apartheid, ça ressemble à cela


par Jonathan Cook
 

Les check-points ont été mis en place pour dominer la vie des Palestiniens longtemps avant le déclanchement de la seconde Intifada fin 2000 et même avant le premier attentat suicide palestinien.


Les soldats israéliens essaient d’empêcher les fidèles d’entrer à Jérusalem, au principal check-point entre Ramallah et Jérusalem, Kalandya. Comme ici pendant le Ramadan, Le 20 octobre 2006. (MaanImages)

La scène : un check-point militaire, loin à l’intérieur de la Cisjordanie. Un vieil homme, grand, mince, marche un bâton à la main, il contourne la file des Palestiniens dont beaucoup sont des jeunes hommes attendant docilement derrière des barrières en béton la permission du soldat israélien de sortir d’un secteur palestinien, la ville de Naplouse, pour entrer dans un autre secteur palestinien, le village voisin de Huwara. La longue file avance doucement, le soldat prend son temps pour contrôler les papiers de chaque personne.

Le vieil homme se dirige délibérément vers un passage parallèle où il n’y a personne, réservé à l’inspection des véhicules. Un jeune soldat réglant la circulation des personnes le repère et lui ordonne de retourner au bout de la file. Le vieil homme s’arrête, regarde le soldat fixement et refuse. Le soldat parait surpris, mal à l’aise devant cette marque de défi inattendue. Il dit au vieil homme, plus doucement, de retourner faire la queue. Le vieil homme ne bouge pas. Après quelques instants de tension, le soldat cède et le vieil homme passe.

L’affrontement révèle-t-il une humanité chez le soldat ? Ce n’est pas comme ça que le voient - ou le ressentent - les jeunes palestiniens parqués derrière les barrières de béton. Ils ne peuvent qu’observer la scène, en silence. Aucun n’oserait s’adresser au soldat comme l’a fait le vieil homme - ou prendre sa défense si l’Israélien avait été en d’autres dispositions. Un vieil homme est peu susceptible de se faire arrêter ou frapper à un check-point. Qui, après tout, peut croire qu’il attaquerait ou menacerait un soldat, ou résisterait à son arrestation, ou porterait une arme ? Mais les jeunes hommes savent que s’ils étaient blessés, ou arrêtés, cela mériterait à peine une ligne dans un journal israélien, encore moins une enquête.

Les check-points ont fait aussi des grands-pères palestiniens des guerriers potentiels, au prix de l’émasculation de leurs fils et petits-fils.

J’ai pu observer cette petite indignité - de telles humiliations sont choses courantes pour n’importe quel Palestinien qui doit se déplacer en Cisjordanie - lors d’une action d’observation de Machsom Watch.
Cette organisation populaire, créée par des femmes israéliennes en 2001, surveille le comportement des soldats sur les quelques dizaines de check-points (« machsom » en hébreu) les plus accessibles.

Les check-points ont été mis en place pour dominer la vie palestinienne en Cisjordanie (et à Gaza avant le désengagement) longtemps avant le déclanchement de la seconde Intifada fin 2000 et même avant le premier attentat suicide palestinien. Ils sont la réponse israélienne aux accords d’Oslo qui a institué l’Autorité palestinienne pour gouverner des secteurs limités dans les Territoires occupés. Israël a commencé à restreindre les autorisations pour les Palestiniens autorisés à venir travailler en Israël avec des permis de sortie ; un système appliqué par un réseau se développant de barrages routiers militaires. Bientôt, les check-points ont également limité les déplacements à l’intérieur des Territoires occupés, soi-disant pour protéger les colonies juives construites dans ces territoires.

Plus récemment, l’an dernier, le bureau des Nations unies pour la Coordination des affaires humanitaires, a fait savoir que 528 check-points et barrages routiers avaient été enregistrés en Cisjordanie, barrant les routes tous les quelques miles. Le quotidien d’Israël, Haaretz, monte la barre plus haut : en janvier, il y avait 75 check-points permanents, quelque 150 check-points mobiles et plus de 400 endroits où les routes étaient barrées par des obstacles. Toutes ces restrictions aux déplacements dans une région qui n’est pas plus grande, selon le Factbook World de la CIA (publication de la CIA détaillant chaque pays du monde - ndt), que le petit Etat du Colorado aux USA.

Au check-point, les denrées s’abîment, les malades meurent et les enfants ne peuvent se rendre à l’école

En conséquence, les transports de marchandises et les déplacements des personnes d’un endroit à l’autre en Cisjordanie sont devenus un cauchemar pour la logistique, avec des retards coûteux. Aux check-points, les denrées s’abîment, les malades meurent et les enfants ne peuvent se rendre à leur école. La Banque mondiale accuse les check-points et les barrages routiers d’étrangler l’économie palestinienne.

Embarrassé par une récente publicité sur la multiplication des check-points, le Premier ministre israélien, Ehud Olmert, avait promis en décembre au Président palestinien, Mahmoud Abbas, qu’il y aurait des allègements dans les restrictions des déplacements en Cisjordanie - mais sans grand résultat selon des articles de presse israéliens. Bien que l’armée ait annoncé le mois dernier que 44 barrages de terre avaient été ôtés conformément à l’engagement d’Olmert, il est apparu par la suite qu’il n’y en avait pas à ces endroits.

Contrairement à l’impression chez la plupart des observateurs, la grand majorité des check-points ne se trouve pas à proximité de la Ligne verte, la frontière internationalement reconnue d’Israël jusqu’à ce qu’il occupe la Cisjordanie et Gaza en 1967. Certains sont si loin à l’intérieur du territoire palestinien que l’armée ne veut pas autoriser Machsom Watch à s’y rendre. Ici, les femmes disent que personne ne sait quels abus y sont perpétrés, sans qu’on le sache, contre les Palestiniens.

Mais au check-point d’Huwara, où le vieil homme a refusé d’obéir, les soldats savent que la plupart du temps ils sont observés par des militants israéliens et que leur comportement est noté sur des registres mensuels. Machsom Watch a déjà publié des photographies et vidéos embarassantes sur les actions des soldats. Elle a montré par exemple, en 2004, la bande vidéo d’un jeune palestinien qu’on avait obligé à jouer de son violon au check-point de Beit Iba, une histoire qui a eu un retentissement mondial car elle faisait écho aux indignités endurées par les Juifs entre les mains des Nazis.

Machsom Watch a environ 500 adhérentes, dont, normalement, la fille gauchiste d’Olmert, Dana. Mais seulement 200 environ participent activement aux actions sur les check-points, une expérience qui a permis de parler sans détour pour dénoncer l’occupation. L’organisation est généralement considérée par l’opinion israélienne comme extrémiste, certains groupes pro Israël accusant ces femmes de « diaboliser » Israël.

C’est le genre de critiques péniblement familières à Nomi Lalo, de Kfar Sava. Depuis longtemps à Machsom Watch, elle est mère de trois enfants, deux ont déjà servi dans l’armée pendant que le plus jeune, 17 ans, doit être incorporé dans le courant de cette année. « Il a plus été au contact de mes activités à Machsom Watch et il a quelque sympathie pour mes idées » dit-elle. « Mais le plus âgé y est très opposé. Il a provoqué beaucoup de tensions dans la famille. »

La plupart des femmes se postent à un seul check-point, mais aujourd’hui je rejoins Nomi sur un « mobile » dans la région centrale, qui se déplace entre les dizaines de check-points à l’ouest de Naplouse.

Elle veut commencer par me montrer ce système de routes séparées en Cisjordanie, avec des routes sans barrages, très bien construites, réservées aux colons juifs qui habitent illégalement dans les territoires occupés, pendant que les Palestiniens sont contraints à des déplacements difficiles et longs, franchissant les collines et traversant les talwegs par des chemins souvent un peu plus que boueux.

Machsom Watch appelle ceci un « apartheid », une opinion partagée par le quotidien Haaretz qui, récemment, publiait un éditorial où il invitait les parents à « s’inquiéter pour leur pays qui envoie leurs fils et leurs filles remplir une mission d’apartheid : restreindre la mobilité palestinienne dans les Territoires occupés afin de permettre aux Juifs de se déplacer librement. »

Un déplacement qui devrait prendre un peu plus d’un quart d’heure

Nous quittons la petite ville palestinienne d’Azzoun, proche de la cité de Qalqilya, et prenons directement au nord vers une autre cité, Tulkarem. Un déplacement qui devrait prendre un peu plus d’un quart d’heure mais qui est maintenant rendu impossible à la plupart des Palestiniens.

« Cette route est pratiquement déserte alors qu’elle est la principale route entre les deux plus grandes cités de Cisjordanie » souligne Nomi. « C’est parce que la plupart des Palestiniens ne peuvent obtenir l’autorisation qui leur permettrait d’emprunter ces routes. Sans cette autorisation, ils ne peuvent pas passer les check-points, aussi, soit ils restent dans leur village, soit ils prennent d’autres itinéraires, compliqués et dangereux, hors de ces routes. »

Un jeune Palestinien coiffé d’une casquette de laine à cause du froid se tient près d’un poste de télégraphe, à un carrefour. Bilal, âgé de 26 ans, a été « détenu » ici même pendant trois heures par les soldats. Nerveusement, il nous dit qu’il essaie d’aller voir son père à l’hôpital à Tulkarem. Nomi paraît peu convaincue et après une discussion avec les soldats et des appels sur son portable à leurs chefs, elle a une idée plus claire de la situation.

« Il travaille illégalement en Israël et ils l’ont attrapé alors qu’il essayait de rentrer chez lui en Cisjordanie. Les soldats l’ont retenu ici pour le punir. Ils auraient pu l’emprisonner mais étant donné l’état désespéré de l’économie palestinienne, les prisons israéliennes seraient bientôt surpeuplées avec les chercheurs d’emploi. Le retenir ici toute une journée est une façon de lui en faire baver. C’est illégal, mais à moins que quelqu’un de Machsom Watch ne soit présent, qui le saura jamais ? »

" Quand ils sont dociles, je me dis que c’est d’abord pour défendre l’image de l’occupation "

Comment se fait-il que les chefs militaires soient ainsi disposés à parler avec elle ? « Ils savent que nous pouvons faire connaître leurs activités en Cisjordanie sous un jour très sévère, aussi ils coopèrent. Ils ne veulent pas de mauvaise publicité. Je n’oublie jamais cela quand je leur parle. Quand ils sont dociles, je me dis que c’est d’abord pour défendre l’image de l’occupation. »

Nomi voit une preuve, dans des cas comme celui de Bilal, que les check-points et les barrières d’acier et de béton en Cisjordanie - ou les clôtures comme elle les appelle - ne vont pas dans le sens des affirmations d’Israël. « D’abord, la clôture est construite sur la terre palestinienne, pas sur la Ligne verte, et elle coupe les Palestiniens de leurs terres agricoles et de leurs possibilités d’emploi. Elle les oblige à tenter d’aller en Israël pour travailler. Elle va à l’encontre du but recherché. »

« Ensuite, des milliers de Palestiniens comme Bilal viennent en Israël depuis la Cisjordanie, chaque jour, en quête d’un travail. N’importe lequel d’entre eux pourrait commettre un attentat suicide. La clôture n’est pas absolument efficace pour les arrêter. Si les Palestiniens qui sont assez déterminés à travailler en Israël peuvent contourner les check-points, ceux qui veulent attaquer Israël le peuvent certainement aussi. Personne ne s’attache une bombe pour aller ensuite à un check-point. Ce sont des Palestiniens ordinaires qui souffrent à leur place. »

Nomi me dit que l’autre jour, elle a rencontré un professeur d’anglais de l’université Bir Zeit à ce check-point, tout comme Bilal. Il avait essayé de quitter discrètement Tulkarem pendant un couvre-feu pour faire un cours à l’université, près de Ramallah à quelque 40 km au sud d’ici. L’intervention de Nomi l’a fait relâché. « Il a été renvoyé à Tulkarem. Il m’a remerciée avec effusion mais réellement, qu’avons-nous fait pour lui ou ses étudiants ? Nous ne lui avons pas obtenu d’aller à l’université. »

Après toute une série d’appels de Nomi, Bilal est appelé par l’un des soldats. Agitant un doigt réprobateur, le soldat sermonne Bilal plusieurs minutes avant de lui indiquer de prendre la route d’un signe dédaigneux de la main. Une autre petite indignité.

Comme nous partons, Nomi reçoit un appel du groupe de Machsom Watch au check-point de Jitt, à quelques miles de distance. L’équipe de femmes lui dit que lorsque elles sont arrivées pour prendre leur faction, les soldats pour punir les Palestiniens avaient fermé le check-point. Les femmes ont paniqué parce qu’il se créait un embouteillage de voitures - principalement des taxis et des camions conduits par des Palestiniens avec un permis spécial. Après en avoir discuté avec Nomi, il fut décidé que les femmes quittent le check-point.

Nous nous dirigeons difficilement vers un autre check-point, à quelque 500 m d’Aras, qui garde l’entrée de Jabara, un village dont la population érudite se compose de nombreux enseignants et inspecteurs.

Aujourd’hui pourtant, les villageois font partie de ces plusieurs milliers de Palestiniens qui vivent dans une zone d’ombre juridique, piégés du côté israélien du mur. Coupés du reste de la Cisjordanie, ces villageois ne sont pas autorisés à recevoir des invités et ne peuvent obtenir les autorisations spéciales nécessaires pour aller enseigner dans leurs écoles. (Un quart de million supplémentaire de Palestiniens se retrouvent isolés, à la fois d’Israël et de la Cisjordanie, dans leurs propres ghettos.)

« Les enfants qui se sont mariés hors de Jabara ne sont même pas autorisés à venir ici rendre visite à leurs parents » dit Nomi. « La vie de famille a été déchirée, des gens ne peuvent assister à des funérailles et à des mariages. Je ne peux pas imaginer comment ils vivent. La Cour suprême a demandé à ce que la clôture soit déplacée mais l’Etat dit qu’il n’a pas l’argent en ce moment pour faire les modifications. »

Les enfants de Jabara ont donné leur nom au check-point qu’ils doivent passer chaque matin

Les enfants de Jabara ont donné leur nom au check-point qu’ils doivent passer chaque matin pour se rendre à leur école toute proche en Cisjordanie.

Au l’autre bout de Jabara, nous passons par une porte verrouillée pour quitter le village. Là, nous sommes accueillis encore par un autre check-point, celui-ci étant plus proche de la Ligne verte, sur une route que les colons prennent pour se rendre en Israël. Il fait partie de ces check-points de plus en plus nombreux qui ressemblent étrangement à des passages frontaliers, même s’ils ne sont pas sur la Ligne verte, avec des cabines et des passages spéciaux pour les soldats qui inspectent les véhicules.

Les soldats voient notre plaque minéralogique jaune qui nous distingue des Palestiniens qui ont des plaques vertes et nous font signe de passer. Nomi consulte une carte de colons qu’elle achetée à une station essence en Israël pour reconnaître la route vers le nouveau check-point, Anabta, près d’une colonie isolée appelée Enav.

C’’était autrefois une grande route très fréquentée, mais le check-point est désert et des soldats grouillent sans rien faire. Un vieil homme palestinien portant ce keffieh noir et blanc (un foulard) rendu célèbre par Yasser Arafat s’approche d’eux pour leur vendre des chaussettes. Il n’y a aucun Palestinien détenu ici, aussi, nous continuons.

Nomi est sceptique à propos des déclarations qu’elle entend dans les médias israéliens disant que les check-points contrecarrent les attentats suicide, comme de celles de l’armée qui dit avoir retiré des barrages routiers. « Une fois, j’ai passé toute une journée en observant un check-point, le soir, je rentre à la maison, j’allume la télé et j’entends que quatre porteurs de bombe auraient été attrapés à ce même check-point où j’étais postée. Cela se produit trop souvent. J’ai arrêté de croire l’armée depuis longtemps. »

Nous arrivons à une autre colonie, comprenant une vingtaine de familles juives, appelée Shavei Shomron. Elle est située près de la route n° 60, autrefois la grande route qui reliait Naplouse à la ville palestinienne la plus au nord, Jénine. Aujourd’hui, la route est déserte car elle mène nulle part ; elle a été fermée par l’armée, prétendument pour protéger Shomron.

« Les Palestiniens doivent conduire pendant des heures à travers le pays pour parvenir à Jénine à cause d’une poignée de colons qui veulent habiter ici près de la route principale. » observe Nomi.

Pas loin d’ici, également sur la route 60, se trouve l’un des check-points les plus grands et les plus fréquentés : Beit Iba, c’est là où le Palestinien a été obligé de jouer de son violon. A quelques kilomètres à l’ouest de Naplouse, le check-point a été installé à l’endroit le plus invraisemblable, une carrière en exploitation qui recouvre tout le secteur d’une fine poussière blanche. « Je regarde cet endroit et je pense que l’armée, au moins, a le sens de l’humour » dit Nomi.

Les taxis jaunes des Palestiniens attendent à un bout de la carrière pour prendre les Palestiniens autorisés à quitter Naplouse à pied par le check-point. Au point d’inspection des véhicules, un chariot avec un âne, sur lequel des cartons de médicaments sont empilés si haut qu’ils sont sur le point de verser, est contrôlé à côté des ambulances et des camions.

Tout près, se trouve le couloir habituel qui conduit à la porte de métal, aux tourniquets et aux barrières de béton que les Palestiniens doivent passer, un par un, pour être inspectés. Sur une table abîmée, un jeune homme qui revient vraisemblablement d’un séjour à Naplouse, est en train de vider le contenu de sa petite valise. On lui fait étaler ses sous-vêtements, devant les soldats et les Palestiniens présents. Encore une petite indignité.

Ici au moins, les Palestiniens attendent sous un auvent métallique les protègeant du soleil et de la pluie. « La couverture et la table, c’est nous » dit Nomi. « Avant, les Palestiniens devaient vider leurs sacs par terre. »

Machsom Watch est aussi à l’origine d’une petite baraque en préfabriqué tout près, en haut d’une volée de marches en ciment, avec un panneau tape-à-l’œil, « Poste humanitaire », près de la porte. « Comme nous nous étions plaintes au sujet des femmes avec leurs bébés qui attendaient des heures dans la file, l’armée a mis cette cabane avec ce qu’il faut pour changer les bébés, des couches-culottes et du lait reconstitué. Puis, ils ont invité les médias à venir ici et à filmer. »

L’expérience n’a pas duré longtemps apparemment. Après deux semaines, l’armée a prétendu que les Palestiniens n’utilisaient pas le poste et elle a enlevé le matériel. Je suis monté et j’ai jeté un coup d’œil. C’était complètement vide : juste 4 murs et une cuvette pleine de poussière.

Jusqu’à quel point Machsom Watch se considère-t-elle efficace ?

Aide-t-elle réellement les Palestiniens ou pose-t-elle tout simplement un vernis de légitimité sur les check-points avec ses propositions, comme ce poste humanitaire montrant qu’Israël prendrait soin de ses sujet occupés ? C’est, reconnaît Nomi, une question qui la préoccupe beaucoup.

« Il y a un dilemme. Les Palestiniens ici ont l’habitude de devoir faire la queue sous le soleil, sans abri ni eau. Maintenant que nous avons ce toit, peut-être que nous avons rendu l’occupation un petit peu plus humaine, au petit peu plus acceptable. Il y a certaines femmes qui disent que nous devrions seulement observer et ne pas intervenir, même si nous voyons des Palestiniens maltraités ou battus. »

Ce qui se passe ici est décrit dans le détail dans les rapports mensuels de Machsom Watch. Même les médias israéliens commencent à parler, mal à l’aise, du comportement des soldats, des agressions sexuelles de ces soldats urinant devant des religieuses.

A Beit Iba en octobre, dit Nomi, un enfant a été méchamment frappé par des soldats israéliens car, paniquant dans la file, il avait grimpé à un poteau criant qu’il n’arrivait plus à respirer. Haaretz plus tard a indiqué que les soldats l’avaient battu avec la crosse de leurs fusils et avaient cassé ses lunettes. Il avait alors été jeté en cellule au check-point.

Et en novembre, Haitem Yassin, 25 ans, avait fait l’erreur de se disputer avec un soldat à un petit check-point près de Beit Iba, appelé Asira al-Shamalia. Il avait été outré quand les soldats avaient obligé des religieuses avec lesquelles il partageait le taxi à se palper le corps par mesure de sécurité. Selon Amira Hass, une journaliste israélienne chevronnée, Yassin a été alors bousculé par l’un des soldats et repoussé. Dans l’échauffourée qui a suivi, Yassin a reçu une balle dans le ventre. Il a été alors menotté et frappé à coups de crosses de fusil pendant que les soldats empêchaient une ambulance de venir à son aide. Yassin est resté sans connaissance pendant plusieurs jours.

Nous quittons Beit Iba et en quelques minutes, nous sommes à un autre barrage routier, à Jitt. C’est là que les soldats avaient fermé le check-point à la circulation quand l’équipe de Machsom Watch s’était montrée. Nomi veut discuter avec eux. Nous nous garons à quelque distance, derrière la file de voitures palestiniennes, et elle se dirige vers eux.

Il y a une brève discussion et elle revient. Pendant ce temps, l’un des soldats sort un mégaphone et appelle le chauffeur de taxi en tête de file. Il lui dit de laisser sa voiture au panneau attente et d’approcher à pied du check-point à 100 mètres. « Ils ne sont pas contents. Maintenant ils punissent les chauffeurs parce je suis venue. C’est exactement la même réaction que ce matin. » Nomi décide une nouvelle fois que Machsom Watch doit se retirer. Nous partons alors que la file de voitures commence à grossir.

Le célèbre check-point d’Huwara qui garde la grande route pour Naplouse depuis le sud est notre prochaine destination. Au début de l’Intifada, il y des histoires fréquentes de soldats qui maltraitaient les Palestiniens ici. Aujourd’hui, Machsom Watch y est présente presque en permanence, de même que des officiers de l’armée qui craignent la mauvaise publicité.

C’est une scène surréaliste. Nous sommes très à l’intérieur de la Cisjordanie, avec des Palestiniens partout, mais deux jeunes Juifs - arborant le look hippie à la mode chez les colons religieux les plus extrémistes - sont avachis sur le côté de la route, attendant un chauffeur pour les emmener vers l’une des colonies les plus militantes qui encerclent Naplouse. Un soldat, qui est là pour les protéger, bavarde avec eux.

« D’habitude, ici, il y a une file de taxis qui attendent les Palestiniens qui viennent de traverser le check-point » dit Nomi, « mais il a été déplacé plus loin, comme cela, les colons ont un point de ramassage plus sûr. Pour l’agrément des colons, chaque jour des milliers de Palestiniens, dont des femmes enceintes et des handicapés, sont obligés de marcher cent mètres de plus pour rejoindre les taxis. »

" Il s’excuse, disant qu’il m’avait confondu avec un Palestinien "

Comme je prends le check-point en photo, un soldat portant des bottes rouge-brun - un parachutiste d’après Nomi - vient à moi et m’avertit qu’il me va me confisquer mon appareil de photo. Nomi le connaît, moi j’arrête et je lui demande de quelle autorité il me menace ainsi. Ils discutent en hébreu pendant quelques minutes puis l’autre s’excuse, disant qu’il m’avait confondu avec un Palestinien. « Les Palestiniens ne sont-ils pas autorisés à prendre des photos des check-points ? » Noémi le gronde, ajoutant comme après coup : « Ne savez-vous pas que les téléphones portables modernes prennent des photos ? Comment voulez-vous que le check-point ne soit plus pris en photo ? »

Le visage agréable d’Huwara, c’est Micha, un officier du Bureau de coordination du district (DCO) qui surveille les soldats. Quand elle le voit dans sa voiture, Nomi engage la conversation. Micha nous dit qu’hier, un adolescent a été arrêté au check-point, il portait un couteau et du matériel pour fabriquer une bombe. Nomi se moque, ce qui ennuie beaucoup Micha.

« Pourquoi est-ce toujours des adolescents qui sont arrêtés au check-point ? » lui demande-t-elle. « Vous savez aussi bien que moi que le Shin Bet (service de sécurité intérieur d’Israël) récupère ces enfants pour justifier l’existence des check-points. Peut-il se trouver quelqu’un qui quitte Naplouse avec un couteau et l’apporte au check-point d’Huwara ? Mon dieu, vous pouvez acheter même des épées de l’autre côté du check-point, au village d’Huwara. »

Nous laissons Huwara et pénétrons plus profondément en Cisjordanie, le long d’une « route stérile » - expression de l’armée pour désigner une route interdite aux Palestiniens - une qu’aujourd’hui, les colons empruntent pour aller à Elon Moreh et Itamar. Autrefois, les Palestiniens la prenaient pour aller jusqu’au village de Beit Furik. « Israël ne monte pas de panneaux pour indiquer que deux systèmes de routes existent ici. Au lieu de cela, la responsabilité incombe aux Palestiniens de savoir qu’ils ne peuvent pas conduire sur cette route. Celui qui se trompe est arrêté. »

Au sud-est de Naplouse, nous arrivons au village de Beit Furik. A l’entrée, il y a une grande porte de métal qui l’armée peut fermer à son gré. Très vite, nous arrivons au check-point de Beit Furik. Sous nos yeux, au-delà, fascinantes, les maisons gris cendré de la cité de Naplouse.

" Ils se savent complices de crimes de guerre, ils n’aiment pas être pris en photo "

A nouveau, alors que j’essaie de prendre une photo, un soldat arrive furibond vers moi cachant à peine sa colère. Nomi proteste mais lui est dans une humeur massacrante. A l’écart, elle me confie : « Ils savent que ces check-points violent la loi internationale et qu’ils sont complices de crimes de guerre. Beaucoup de soldats ont peur d’être photographiés. »

Confrontés à ce soldat hostile, nous abandonnons bientôt Beit Furik et retournons à Huwara. A moins d’une minute d’Huwara (Nomi m’avait dit de contrôler à ma montre), nous tombons sur un autre check-point : Yitzhar. Un enchevêtrement de taxis, de camions et de quelques voitures particulières bloque la file d’inspection des Palestiniens. Nous dépassons la file par un passage séparé réservé aux voitures ayant une plaque jaune (les colons) et atteignons l’autre côté du check-point.

Là, nous trouvons un chauffeur de taxi qui attend sur le côté de la route près de sa voiture jaune. Faek est là depuis 90 minutes, un policier israélien lui a confisqué à la fois sa carte d’identité et son permis de conduire et il a disparu avec. Faek connaît-il le nom du policier ? Non, répond-il. « Naturellement non » reconnaît Nomi. « Quel Palestinien se risquerait à demander le nom d’un fonctionnaire israélien ? »

Nomi donne encore plus de coups de portable et on lui dit que Faek peut venir au commissariat de police de la colonie voisine Ariel, pour récupérer ses papiers. Mais, en réalité, Faek est piégé. Il ne peut pas traverser les check-points le séparant d’Ariel sans sa carte d’identité. Et même s’il trouvait un chemin tortueux qui contourne les check-points, il pourrait encore se faire arrêter pour manque de permis et prendre une amende de quelques centaines de shekels, une petite somme pour les Israéliens, mais lui aurait du mal à la payer. Aussi, calmement, il reste à attendre, dans l’espoir que le policier revienne.

Nomi n’est pas optimiste. « C’est illégal de garder ses papiers sans lui donner un reçu mais ces choses-là arrivent tout le temps. Que peuvent faire les Palestiniens ? Ils n’osent pas discuter. C’est l’Ouest sauvage ici. »

Un certain temps plus tard, alors que le soleil s’abaisse dans le ciel et qu’un vent froid se lève, Faek est toujours là à attendre. La mission de Nomi s’achève et il nous faut reprendre la route d’Israël. Elle promet de continuer à faire pression par téléphone sur la police pour qu’elle lui rende ses papiers.

Presque deux heures plus tard, alors que j’arrive chez moi, Faek m’appelle inopinément, disant que finalement il a obtenu qu’on lui rende ses papiers. Mais il n’est toujours pas satisfait : il a écopé d’une amende de 500 shekels (115 dollars) par la police. Le téléphone de Nomi est occupé, dit-il. Puis-je l’aider à faire baisser l’amende ?

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Jonathan Cook est écrivain et journaliste, il habite Nazareth, Israël. Son livre Sang et Religion : démasquer l’Etat juif et démocratique, est publié par Pluto Press Son site : http://www.jkcook.net.

Vous pouvez lire aussi : Renforcement de l’occupation : rôle de la Haute Cour de Justice d’Israël de Louis Frankethaler, du 24 février :

La question n’est pas les violations des droits humains par l’occupant mais que l’occupation en est par elle-même une violation.


Jonathan Cook
Sources CCIPPP
Posté par Adriana Evangelizt

Publié dans CHECKPOINTS

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