Intifada@rap

Publié le par Adriana Evangelizt

Intifad@Rap

par Jacques Denis


Depuis qu'ils ont découvert le hip-hop via internet, de nombreux jeunes Arabes israéliens ont choisi le rap pour crier leur détresse. Portrait d'une génération au coeur de toutes les contradictions régionales


Les grappes de filles entrent sagement... suivies d'un défilé de baggys réglementaires, chaînes en toc massif et tee-shirts à l'effigie de 50 Cent et Tupac, deux héros pour les petits gars du coin. Bienvenue dans le théâtre-cinémathèque Al-Qasaba, en plein centre-ville de Ramallah, comme le rappellent les rafales d'armes automatiques qui font entendre la frustration de ceux restés dehors. Il est 20 heures, et dans quelques minutes va débuter le concert de Dam (1), acronyme de Da Arabian MC's, groupe étendard d'un mouvement qui se consolide des deux côtés du mur : le hip-hop en version palestinienne. Voilà pourquoi ce trio originaire d'Israël, dont le nom signifie « sang » en hébreu et « éternité » en arabe, a choisi la capitale culturelle de la Cisjordanie occupée pour lancer son premier disque, « Ihda » (« dévouement »). «Ecoutez-nous et ne perdez rien de notre message. Notre album est la nouvelle Intifada, nos paroles sont les pierres!» Une heure durant, les mots et les maux vont tomber dans la salle archicomble.


«Pour écrire nos textes, il suffit d'ouvrir nos fenêtres.» Tamer et Suhell Nafar, l'aîné et le cadet de DAM, ainsi que Mahmoud Jreri, le troisième lascar, ont grandi à Lod, villedortoir adossée à l'aéroport de Tel-Aviv. Plus particulièrement dans le quartier dépotoir réservé à la communauté arabe. Au milieu de barres HLM insalubres se devinent les vestiges de bâtiments chargés d'histoire, comme cette antique fabrique d'huile qui pourrit sur place depuis 1948. «Quand j'étais petit, je venais y jouer, se souvient Suhell. Désormais, c'est un lieu de deal en tout genre. C'est à l'image du saccage organisé, l'Etat israélien ne fait rien pour entretenir notre mémoire.» Pourtant, ils demeurent attachés à leur banlieue. «C'est notre devoir de rester, de témoigner de notre situation», assure Tamer. A 27 ans, le leader du groupe fondé en 1998 fait figure de grand ancien. Il s'affaire sur l'ordinateur qui trône dans la chambre de quelques mètres carrés partagée avec son frère. Au mur sont punaisés les guides de leurs convictions : Public Enemy, Che Guevara et Tawfiq Ziad, le maire de Nazareth sorti « accidentellement » de route en 1994. Sans oublier leur mascotte : Handala, le petit cactus anthropomorphe du caricaturiste Naji al-Ali, décédé à Londres en 1987 : «Ce personnage a les bras croisés et regarde sans rien pouvoir dire.» Plus question d'en rester là pour ceux qui alimentent leur verve des poètes tels que Mahmoud Darwish.

«Le problème majeur, c'est l'éducation. Les gamins grandissent dans le dénuement et la violence. Et vont donc à la facilité», assène Mahmoud, dont la famille possédait de vastes terres à Lod avant d'être expropriée au moment d'Al Nakba, « le désastre » de 1948. «Ça s'appelle du vol! Et la situation dans laquelle je vis, de l'apartheid!» Si la cause palestinienne est au coeur de leurs textes, les rappeurs de DAM n'oublient pas de dénoncer les dangers du fondamentalisme, osent défendre les droits des femmes, condamnent les ravages de la drogue dans leurs quartiers. Ils peuvent même chanter en hébreu pour conscientiser le camp d'en face, qui constitue malgré tout une partie de leur public, de leur soutien aussi. Sha'anan Streett, le charismatique MC du groupe israélien Dag Nachash, a plusieurs fois invité Tamer de DAM, qui compte dans ses rangs un DJ de Tel-Aviv, Ori. En Israël, impossible de s'en tenir à une vision binaire.


DAM n'est en fait que la partie émergée d'une vague de fond dans la jeunesse arabo-israélienne qui s'empare du hip-hop pour faire valoir ses droits et faire entendre la voix d'une minorité étouffée de plus d'un million de personnes. Arabes pour les Israéliens, Israéliens pour les Palestiniens, les descendants des familles restées sur place sont pris depuis 1948 entre deux feux. Ce traumatisme identitaire nourrit la parole de DAM. «Dans cette histoire-là, nous sommes les Native Indians, pas les Afro-Américains!» Sur scène, Suhell arbore toujours un tee-shirt avec la tête de Geronimo. Comme un symbole tenace de leur résistance contre «l'occupation coloniale», pour ceux qui se sont fait connaître avec « Min Irhabi ? », texto « Qui sont les terroristes ? ». «Ce n'est pas nous qui ne voulons pas la paix, c'est la paix qui ne veut pas de nous!» Au moment même de la seconde Intifada, cette chanson s'imposera sur le Net comme le manifeste de tous ces exilés de l'intérieur. Comme une piqûre de rappel pour ne pas oublier les treize Arabes israéliens morts en octobre 2000 lors d'une manifestation de soutien à leurs «frères» palestiniens.


«Ce jour-là, nous avons clairement compris que nous n'étions pas des citoyens comme les autres», se remémore Mahmoud Shalabi, pionnier du hip-hop local avec le groupe MWR. Leur première chanson s'intitulait « Parce que tu es arabe ». A l'époque, Mahmoud télécharge «toutes sortes d'instrumentaux sur lesquels on plaçait nos paroles. Mais très vite je n'ai plus voulu représenter la culture américaine. Nous sommes assez dominés comme ça!». Mahmoud a donc quitté le groupe pour suivre une voie plus personnelle, composant une thématique en adéquation avec sa réalité d'Oriental. Son prochain single, « Liberté aveugle », «traite du concept de démocratie, de la colonisation mentale induite. On veut nous faire croire que le monde est noir et blanc. Non, le monde est de toutes les couleurs!» Comme Mahmoud, Saz n'affiche pas les attributs du rappeur américain. Il vit à Ramla, «la cité la plus dangereuse d'Israël», à quelques bornes de Lod. Le chômage y nourrit aussi les trafics illicites. Outre ses petits boulots, Saz est éducateur social, bénévole. «Il est interdit pour nous de réussir. Nous vivons dans un ghetto. Comme vos Noirs et vos Arabes!» Proche du Parti communiste, dont son père fut un dirigeant, il estime que la solution est simple : «Si tu as la justice, tu auras la paix.» Sur le papier, ça semble aisé. Dans la réalité, c'est une autre histoire. «Un jour, tu es citoyen israélien; un autre, tu es l'ennemi palestinien. Voilà l'hypocrisie de cet Etat paranoïaque qui fait de nous des schizophrènes!» Pour Saz, le plus grand danger est le repli sectaire qui guette la jeunesse, avec «une lecture partiale du djihad»... Autant de thèmes qu'il traite dans son disque, qui tarde à sortir sur un marché intérieur qui les ignore. «C'est bien beau qu'il y ait beaucoup de groupes de hip-hop... Mais, sans moyens, comment se faire entendre?» A défaut, Saz se diffuse via MySpace...


Plus au nord, Nazareth, autre épicentre du mouvement, compte une dizaine de crews plus ou moins organisés. Les deux MC Anan et Adi ont créé voilà quatre ans WE7. Ils disposent d'un petit local où ils accumulent peu à peu le matériel nécessaire. Une bouteille de whisky, un pitbull à l'entrée, un keffieh au-dessus de l'ordinateur... Des samples de musique russe où se glissent de nostalgiques cordes orientales et la cornemuse locale, le tout surmonté par des voix sombres : «Nous souffrons autrement que les autres Palestiniens, mais nous souffrons aussi», assume, conscient, Adi, «Israélien de deuxième classe, Palestinien sans pays»... Une situation que connaissent bien les membres de G-Town. Eux survivent à Shu'fat, un camp de réfugiés de 1967 au nord-est de Jérusalem. De l'autre côté du mur gris, une colonie tapisse une verte colline. De quoi aiguiser les rancoeurs. Pour accéder à Shu'fat, plusieurs checkpoints rappellent qui détient l'autorité dans cette zone de non-droit : ses habitants ne sont ni israéliens ni palestiniens. «Officiellement, nous sommes jordaniens. En fait, nous sommes sans passeport!» Big Boy, Dr E et Mab-P (Mohamed Born Palestine) ont créé G-Town en 2002. Lookés comme à Brooklyn, casquettes vissées et baskets immaculées, ils plaquent leurs textes sur des instrumentaux made in USA. «Les plus vieux nous reprochent notre américanisation. Mais nous n'avons pas les moyens de produire notre propre musique.» Ils espèrent publier « The New Middle East ». A moins qu'ils ne baptisent ce disque « Dardakesh », « la merde », en argot du cru. L'expression colle aux semelles de Jad, pourtant aux antipodes de G-Town. Lui vit non loin de là, à Ramallah. Fine barbiche et idées claires, il est né il y a vingt et un ans en Arizona et bénéficie donc d'un passeport américain... «avec la mention de mon origine palestinienne». «Depuis la seconde Intifada, nous sommes au bord de la guerre civile. Nous vivons comme des cafards. Les checkpoints sont des prisons mentales.» Adepte du sampling esthète, il est passé de l'autre côté des consoles, empoignant le micro à l'heure où «les tanks rentraient chez nous». Sa première chanson fut « Couvre-feu ». Son nom de scène : Boikutt. Cet enfant d'un dignitaire du Fatah dénonce la politique du Hamas. Il n'est pas le seul, même si beaucoup, au motif du pragmatisme, estiment que ce n'est pas la priorité actuelle.

Tel n'est pas le cas des filles, premières concernées par ce débat qui agite une société civile longtemps préservée des apôtres de la charia. Safa Hathoot s'invite sur le disque de DAM le temps d'un explicite « Liberté pour mes soeurs ». «La vie de la femme arabe est écrite... Emprisonnée dans sa propre maison, assoiffée de liberté...» Avec Nahwa Abd El Al, Safa compose le duo Arapyot. Elles vivent à Akka, en bord de mer. «Les hommes ne peuvent pas parler à notre place de nos problèmes. C'est plus difficile pour nous de rapper, même à Akka, qui est un bastion de tolérance. Deux de nos amies ont cessé de se produire en spectacle. La pression de leur famille était devenue trop forte.» Leurs influences ? L'Américaine Lauryn Hill et... Nasser. Le tout sur des beats hardcore. «Notre groove n'est pas joyeux. On ne peut pas que chanter l'amour comme les divas à la télé libanaise.» Abir Al Zimati pense de même. «Treize filles ont été tuées par leurs familles en 2006. Même si je suis encore prisonnière de leur mentalité, je veux me sentir libre dans ma tête. Ce que j'exprime dans mes textes.» Après avoir choisi la voie du r'n'b, Abir prépare un album plus connecté drum'n'bass, épicé de senteurs traditionnelles. Née en 1985 à Lod, elle vit depuis peu à Jérusalem, où elle étudie. Sa piaule universitaire raconte sa forte personnalité : des angelots au mur, des photos de Leila Khaled et de Louise Michel, Frida Kahlo en fond d'écran... Abir manifeste souvent contre «le mur de la honte» avec les mouvements pacifistes israéliens comme Tayush. «Si j'y allais seule, je serais tuée! Avec eux, je me sens protégée. Même si je ne suis pas toujours d'accord, je reconnais qu'ils mènent des actions dont les Palestiniens ont besoin.»


La paix maintenant ? Certains en rêvent encore, nul n'y croit vraiment. La solution ? D'abord la naissance d'un Etat dans les frontières de 1967. Les jeunes rappeurs se sont trouvé un doux-amer néologisme pour exprimer leurs doutes et l'ambiguïté de leurs vies : «Optissemiste.» Des espoirs plein la tête, mais les pieds dans le bourbier ; l'envie de résister à la culture dominante, mais aussi le recours à certains de ses pires clichés. Saïd Mourad, fondateur de Sabreen (« ceux qui patientent »), le groupe qui fut la voix de la première Intifada, les regarde avec la bienveillance de ses trente ans d'expérience. «Ce sont nos enfants, bien sûr. Politiquement, ils expriment leur colère face à l'occupation et à la misère. Avec Sabreen, nous attendions que l'OLP nous libère à partir du Liban. Les jeunes pensent que le Hezbollah va libérer le pays. Toujours à partir du Liban! La situation générale est sensiblement la même, sauf que cette génération ne croit plus du tout dans cet Etat.» Lui croit encore et toujours à une cohabitation. En attendant ce «rêve impossible», Saïd accueille tous les projets d'une réalité multiple dans son studio, le seul dûment équipé pour la communauté arabe en Israël. Dans ce havre niché aux abords de la vieille ville de Jérusalem, on y enregistre des musiques qui vont du classique oriental à des projets plus urbains. «De toute façon, cette histoire de rap, vous savez, c'est une vieille tradition ici. Sur les places de marché ou lors des mariages, nous appelons ça le zajal. Une joute vocale accompagnée de percussions pour créer des métaphores poétiques.»

1) DAM sera en concert le 17 à Brest, le 20 à Chaumont et le 22 à Montpellier.

Sources Nouvel Observateur

Posté par Adriana Evangelizt

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