Du Nicaragua au Nord-Liban, l’explosif itinéraire de Chaker Al Abssi

Publié le par Adriana Evangelizt

Des désillusions de la cause arabe à Fatah El Islam et au « djihadisme »

Du Nicaragua au Nord-Liban, l’explosif itinéraire de Chaker Al Abssi

 

 

par Adlène Meddi

Mais que fait cet ancien colonel palestinien d’aviation, amateur de tennis et de jeu d’échecs, sous le feu nourri de l’artillerie libanaise quelque part sous les décombres du camp palestinien de Nahr El Bared ? Qui est ce mystérieux Chaker Al Abssi, chef de la nébuleuse Fatah El Islam, dissidence armée d’une autre dissidence ? Il tient tête aux assauts de l’artillerie de l’armée libanaise depuis le 20 mai, après avoir commandité d’atroces assassinats contre des militaires endormis.

Serait-ce un adepte d’Al Qaïda ? Un agent de certaines factions sunnites libanaises engagées dans le bras de fer contre le Hezbollah chiite ? Un facteur de déstabilisation créé par les Américains dans le sillage de leur stratégie du « chaos constructif » ? Un homme de main syrien dont Damas veut se débarrasser maintenant qu’il fait trop parler de lui ? Peut-être tout cela à la fois tant les tenants et les aboutissants des affaires moyen-orientales sentent le soufre de la manipulation. Commençons par le commencement. Chaker Al Abssi — qu’on voit sur les rares photographies trouvées sur Internet en treillis, avec une barbe blanche sous un keffieh — est né en 1955 dans le camp de réfugiés d’Aïn Soltane, près de la ville d’Ariha en Cisjordanie. C’est là que ses parents se sont installés après leur exil du village de Douayma où 50 Palestiniens ont été massacrés par des terroristes sionistes.

Le « colonel » d’aviation

Al Abssi a étudié à l’école primaire du camp d’Aïn Soltane avant de rejoindre les établissements scolaires de l’UNRWA (Agence onusienne d’assistance aux réfugiés palestiniens) dans la capitale jordanienne Amman. Lui et sa famille étaient obligés de quitter Aïn Soltane après l’occupation de 1967. Il a terminé ses études secondaires avec des mentions d’excellence qui lui ont permis de poursuivre son cursus à Tunis pour étudier la médecine — comme son frère Abderrezak, chirurgien installé en Jordanie actuellement — aux charges du mouvement Fatah auquel il appartenait depuis l’âge de 16 ans. Après une année d’études en Tunisie, Al Abssi décide de rentrer en Jordanie pour rejoindre le combat armé contre l’occupation israélienne. Il est alors envoyé par le Fatah à l’académie militaire en Libye où il obtient le grade de lieutenant aviateur de guerre en 1976, à 21 ans. Après sa sortie de promotion en Libye, Chaker a suivi plusieurs stages de pilotage de Mig 21 et 22 soviétiques en Allemagne de l’Est, en Yougoslavie, en URSS et en Hongrie. Il a, ensuite, participé aux côtés des forces armées libyennes à la guerre qui opposa Kadhafi au Tchad comme commandant d’escadron. En 1980, on le retrouve au Nicaragua où il devait aider à former une force aérienne sandiniste d’Ortega contre la dictature de Somoza. Il y est resté quatre ou cinq mois. On a retrouvé sa trace au Yémen du Nord au milieu des années 1980 comme instructeur d’aviation de chasse. Mais, entre-temps, et précisément en 1982, date de l’invasion israélienne du Liban, Al Abssi opère un revirement majeur et déterminent. Le départ forcé de l’Organisation de libération de la Palestine (OLP) du Liban sous les coups de boutoir de l’invasion israélienne suivis des crimes de Sabra et Chatila, commis par les Phalangistes, le bras armé et hargneux de l’extrême droite libanaise ont fait perdre à plus d’un Palestinien la foi dans l’organisation mythique de Yasser Arafat.

Le dissident

Une année après le cataclysme libanais qui a vu les fidayin d’Araft « jetés à la mer » en direction de la Tunisie, Chaker Al Abssi a choisi de suivre un colonel dissident du Fatah, Abou Khaled Al Omla, et d’un autre colonel Abou Moussa — nous y reviendrons — qui ont créé, en 1983, Fatah Al Intifadha, une des nombreuses organisations palestiniennes hébergées par Damas, comme le Front populaire de libération de la Palestine-Commandement général (FPLP-CG) d’Ahmed Djibril, important opposant à la ligne du « corrompu » Arafat. Abou Khaled Al Omla profite de la débâcle du Fatah historique pour déclencher des opérations de « récupération » des camps de Nahr El Bared et de Beddaoui dans le Nord-Liban, près de la ville de Tripoli en 1983. Le sort semble frapper Nahr El Bared d’une perpétuelle destinée de point focale de crises. Pour Abou Khaled, il faut profiter du départ du Fatah d’Arafat pour récupérer les camps et surtout les armements sur place. Au profit de qui ? « De Damas bien sûr », assure une source libanaise au fait de l’historique du camp de Nahr El Bared et qui rappelle l’adage de l’époque selon lequel « les Syriens combattront Israël jusqu’au dernier Palestinien ». Une partie de l’opinion arabe, en effet, accuse la Syrie d’avoir instrumentalisé des groupes radicaux palestiniens — comme d’autres régimes arabes — à leurs fins stratégiques. Entre-temps, et durant les années 1980, Chaker Al Abssi, comme on l’a vu, promène ses compétences militaires du Nicaragua au Yémen. S’en suivra de la fin des années 1980 à 1993 une mission comme chef d’escadron et d’instructeur en Libye. Tripoli le fait colonel d’aviation. En 1993, il doit quitter la Libye suite aux accords d’Oslo, qui obligèrent les autorités libyennes à chasser les réfugiés palestiniens. Même non concerné par ces mesures, Chaker Al Abssi a refusé les invitations de ses hôtes libyens de rester plus longtemps. De retour dans la région moyen-orientale, Al Abssi aurait été contacté par Yasser Arafat lui-même : ce dernier lui aurait offert le poste de commandant des forces aériennes de la toute nouvelle Autorité palestinienne. Chaker refuse. Non pas qu’il n’existe aucune force aérienne palestinienne, mais parce que Chaker Al Abssi, comme les organisations palestiniennes radicales installées à Damas, réfute catégoriquement les accords d’Oslo. Il choisit plutôt de s’installer dans le quartier de Hadjar Al Asouad, près du camp des réfugiés Yarmouk dans la banlieue de la capitale syrienne. C’est à cette période que des témoins affirment qu’Al Abssi a commencé à s’intéresser à la religion. Des rumeurs évoquent qu’il a appris par cœur le Coran avant de faire son pèlerinage à La Mecque en 2000. Il se fait oublier un moment jusqu’en septembre 2002, lorsque les autorités syriennes l’accusent de trafic d’armes, sans préciser les tenants et les aboutissants de ce trafic. Il restera en prison jusqu’en février 2005. Pendant ce temps, en 2003, il est condamné à mort par contumace par un tribunal jordanien dans l’affaire de l’assassinat du diplomate américain Laurence Foley, responsable à l’Agence internationale américaine pour le développement (USAID) qui avait été abattu à Amman, en octobre 2002. C’est là que son dossier croise la trajectoire d’un certain Zarqaoui, condamné à mort par contumace, lui-aussi, dans la même affaire. L’assassinat de Foley aurait été commandité par Zarqaoui, celui qui deviendra plus tard, le chef d’Al Qaïda en Irak et qui a été tué en juin 2006. A sa sortie de prison, Al Abssi — toujours membre de Fatah El Intifadha — quitte la Syrie pour le Liban. Là, commence l’histoire opaque de Fatah El Islam. Le colonel palestinien Abou Moussa, le chef du Fatah El Intifadha, a raconté, lors d’une conférence de presse à Damas en décembre 2006, la genèse de Fatah El Islam. Chaker Al Abssi était, en 2006, toujours un élément de Fatah Intifadha et était chargé de missions dites des « terres occupées », consistant, officiellement, à maintenir les contacts avec les camps palestiniens au Liban pour le cas d’Al Abssi. Sous la poussée — qu’Abou Moussa juge mystérieuse — d’Abou Khaled Al Omla, Al Abssi est encouragé à s’installer au Liban, et de prendre, par la force, les réserves d’armements dans les camps de Beddaoui et de Nahr El Bared, exactement comme l’ont fait Abou Moussa et Abou Khaled, en 1983, en mettant la main sur l’armement du Fatah « historique » d’Arafat pour consolider Fatah El Intifadha. L’histoire se répète avec les mêmes acteurs : des dissidents radicaux palestiniens réinvestissent la place d’autres organisations palestiniennes.

Les « Putchistes » et les Hariri

Abou Moussa évoque également un certain Youcef Chadid Abou Al Abd, un élément de Fatah El Intifadha qui serait l’agent de liaison entre Abou Khaled et Al Abssi et qui a été arrêté par les Syriens à « cause de ses liens avérés avec Fatah El Islam ». Ce dernier effectuait des aller-retour entre Damas et les camps palestiniens du Liban, sous les ordres d’Abou Khaled, avec une dizaine d’hommes armés. Quand Abou Moussa posait des questions, Abou Khaled prétendait qu’il s’agissait de simples entraînements. « Or ces commandos ont décuplé de nombre et ont commencé à s’installer dans plusieurs camps dans la banlieue de Beyrouth et au Liban-Nord », témoigne Abou Moussa. Ce dernier déclare qu’Abou Khaled a mené une opération secrète de dissidence apparemment pour créer Fatah El Islam. Chose que nie absolument Abou Khaled qui, en décembre 2006, a été « interrogé » par les services secrets syriens lorsque Fatah El Islam a commencé à faire parler de lui dans les camps du nord du Liban. Abou Khaled a été, ensuite, exclu du Fatah El Intifadha. Toujours selon la version d’Abou Moussa, les tentations putschistes d’Abou Khaled seraient nourries par l’appât de l’argent. Abou Khaled posséderait, selon lui, 12 ha dans un quartier huppé de Damas ainsi que plusieurs biens immobiliers dans la banlieue de la capitale syrienne. Abou Moussa suggère donc qu’Abou Khaled — « un laïque de gauche qui n’a rien à voir avec le salafisme », selon Abou Moussa — aurait lancé une « franchise » islamiste au Liban par souci de mercenariat. Au compte de qui ? Un responsable sécuritaire du Hezbollah libanais a rencontré Abou Moussa à Damas venu lui exprimer les inquiétudes du mouvement chiite face à Fatah El Islam qu’il considérait comme une « milice sunnite introduite au Liban pour attiser le feu de la fitna sunnite-chiite et encourager des schismes confessionnels ». Une enquête du quotidien libanais Al Akhbar a révélé que des factions de la majorité prooccidentale — sunnite et chrétienne en conflit politique avec d’autres factions chrétiennes représentées par le général Michel Aoun allié du Hezbollah — ont financé des extrémistes salafistes en vue d’un équilibre de force face à l’aura et à la puissance du mouvement de Sayyed Hassan Nasrallah. La députée de Saïda, Bahia Hariri, sœur de l’ancien Premier ministre assassiné Rafic Hariri, a reconnu avoir financé des associations dans des camps palestiniens du Sud Liban — dont le plus important Aïn El Heloué — lorsque des journalistes d’Al Jazeera l’ont acculée par rapport aux accusations de financement des extrémistes de Jound Al Cham, installés dans ce camp d’ailleurs. Le journal explique que des doutes planent sur le financement de Fatah El Islam par la famille Hariri, révélations qui auraient poussé le clan de Hariri à suspendre cette manne. Il faut rappeler, ici, que les événements de Nahr El Bared ont commencé le 18 mai lorsque les Forces de sécurité intérieure (FSI) ont poursuivi à Tripoli les braqueurs d’une banque qui s’avérèrent éléments de l’organisation de Chaker Al Abssi. Or, l’établissement attaqué, la Banque de Méditerranée, appartient aux Hariri. Une autre piste croise ces données. Selon le journaliste américain du New Yorker, Seymour Hersh, qui a révélé les atrocités de la prison irakienne d’Abou Ghraïb, les Etats-Unis ont planifié des opérations secrètes de déstabilisation du Liban en instrumentalisant des groupuscules intégristes sunnites. Un accord politique secret aurait été passé entre le vice-président Dick Cheney le conseiller à la Sécurité nationale américain, Eliot Abrahams, et le prince saoudien, Bandar Ben Sultan.

Le « deal » de Cheney

Le deal, selon Hersh, est que les Saoudiens puissent financer en sous-main Fatah El Islam pour créer une force sunnite armée capable de contrecarrer l’influence de plus en plus grande du Hezbollah libanais. Ce mouvement politique armé est considéré par les sécuritaires américains comme une menace sérieuse capable de porter, dans l’avenir, des coups durs aux intérêts américains dans le monde et même, phénomène nouveau dans les prévisions US, de se déployer pour atteindre le territoire américain. Les facilités avec lesquelles les militants étrangers de Fatah El Islam purent s’installer avec un armement conséquent dans les camps palestiniens et se mouvoir sur le territoire libanais suscitent des interrogations pertinentes. L’autre thèse est défendue par l’aile antisyrienne au Liban qui accuse Damas d’avoir chargé Fatah El Islam de fomenter l’assassinat de 13 personnalités libanaises connues pour leur hostilité envers le régime de Bachar Al Assad. Des membres de Fatah El Islam, infiltrés de Syrie, ont été appréhendés par les services de sécurité libanais en possession de la liste de ces 13 personnalités politiques. Damas récuse ces allégations, avançant que des membres de Fatah El Islam ont été soit abattus par ses services, soit emprisonnés en Syrie pour activité terroriste. En second lieu, la milice de Chaker Al Abssi, islamiste et djihadiste, considère dans ses littératures le régime de Damas comme apostat. Les défendeurs de la thèse de l’implication de la Syrie indiquent que Damas accuse « aujourd’hui » l’organisation d’Al Abssi d’être affiliée à Al Qaîda pour se débarrasser des soupçons qui pèsent sur l’ancien tuteur du Liban — qui garde une grande influence au nord du pays du Cèdre — dès lors que l’affaire des 13 cibles a été découverte. Il faut rappeler, ici, que les éléments de Fatah El Islam sont, pour la plupart, des non-Palestiniens. Il s’agit de recrues djihadistes, entre autres des Jordaniens, des Saoudiens et même des Algériens, qui ont fui le terrain irakien pour se réfugier avec armes et bagages, dans le seul endroit au Moyen-Orient où aucune autorité ne viendra les chercher : les camps palestiniens du Liban où un accord de 1969 empêche l’armée libanaise de pénétrer. Fatah El Islam, qui ne cache pas ses « sympathies » avec la nébuleuse Al Qaïda, serait une sorte de regroupement de desperados qui relient deux générations de combat, les nationalistes arabes de gauche et les djihadistes du XXIe siècle de Ben Laden et des forums Internet. Se déplaçant sur un double échiquier régional et local, l’organisation de Chaker Al Abssi offre une illustration des désillusions de la cause arabe happée par le combat global islamiste, à l’image même de l’itinéraire de Chaker Al Abssi, qui l’a mené des maquis sandinistes aux bras du djihad. « Nous avons été éduqués dans la religion, mais comme tout le monde, témoigne à l’AFP Abderrezak, le frère d’Al Abssi, Chaker s’est tourné vers l’Islam radical par frustration. (...) Après 60 années d’occupation de la Palestine, que s’est-il passé ? Rien. Les Palestiniens ont essayé de nombreuses voies pour tenter de libérer leur terre : patriotique, nationaliste, marxiste-léniniste et qu’ont-ils obtenu ? Rien, sinon une immense frustration. Mon frère est l’un d’eux. »

Sources El Watan

Posté par Adriana Evangelizt

Publié dans ISRAEL LIBAN

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