Le judéocide, un atout politique

Publié le par Adriana Evangelizt

Le judéocide, un atout politique


par Amira Hass

 


Le cynisme inhérent à l’attitude des institutions de l’Etat juif à l’égard des survivants du judéocide ne surprendra pas ceux qui sont nés et vivent avec elles. Nous avons grandi avec l’écart béant entre la représentation de l’Etat d’Israël comme lieu de la renaissance du peuple juif et le vide que rencontre chaque survivant du judéocide et sa famille. La réadaptation dépendait de la force de chacun : les faibles ne recevaient pas de soutien de l’Etat.

Durant les années 1950 et 1960, nous avons été confrontés à la vision dégradante de nos parents qui avaient marché “comme des moutons » vers le massacre : la honte des nouveaux Juifs, les Sabras, à propos de leurs parents malchanceux de la Diaspora. Durant les deux premières décennies, une grande part de cette attitude pouvait être attribuée au manqué d’information, et à l’impossibilité tellement humaine de vraiment comprendre la signification du génocide industrialisé commis par l’Allemagne.

Mais la prise de conscience des aspects matériels du judéocide, elle, se répandit vite : dès le début des années 1940 les institutions juives et sionistes commencèrent à discuter de la possibilité de demander des réparations. En 1952, un accord fut signé avec l’Allemagne, qui accepta de payer des centaines de millions de dollars à Israël pour couvrir le coût de l’absorption des survivants et payer pour leur réadaptation. L’accord obligeait également l’Allemagne à payer des compensations individuelles aux survivants, mais la loi allemande distinguait ceux qui appartenaient au « cercle culturel allemand » et les autres. Ceux capables de prouver leur appartenance au premier cercle recevaient des sommes plus importantes, même s’ils avaient entre temps quitté l’Allemagne.

Les survivants des camps qui n’appartenaient pas à ce cercle recevaient la somme ridicule de 5 marks par jour. Les responsables israéliens acceptèrent cette distorsion. Ce mécanisme fait partie des racines du cynisme financier que les médias découvrent aujourd’hui pour différentes raisons : l’âge avancé et la santé déclinante des survivants, l’affaiblissement délibéré de l’Etat providence, l’arrivée de survivants de l’ex Union soviétique qui n’avaient pas été inclus dans l’accord de réparations initial, l’activisme médiatique des ONG, et l’engagement, bienvenu, de journalistes spécialisés en affaires sociales. Ceux-là sont choqués par le contraste entre l’appropriation officielle de l’Holocauste par l’Etat, comprise et acceptée en Israël, et l’abandon des survivants.

Le judéocide constitue un atout politique avant tout dans la lutte contre les Palestiniens. Quand le judéocide, rejoint par la culpabilité (légitime) de l’Occident, est mis dans la balance, la dépossession des Palestiniens de leurs terres en 1948 ne pèse pas lourd. Le slogan « sécurité pour les Juifs » a été consacré comme un synonyme pour « les leçons du judéocide ». C’est ce qui permet à Israël de pratiquer une discrimination systématique envers ses citoyens arabes. Pendant 40 ans, cette « sécurité » a également justifié le contrôle de la Cisjordanie et de Gaza, et de leurs citoyens dépossédés de leurs droits, vivant aux côtés de résidents juifs israéliens bénéficiant, eux, de nombreux privilèges. Cette sécurité sert à créer un régime de séparation et de discrimination sur base ethnique, “à l’israélienne”, sous couvert de pourparlers de paix qui n’aboutissent jamais.

Le judéocide sert également à présenter toutes les méthodes de la lutte palestinienne (même la résistance non armée) comme un autre maillon de l’antisémitisme qui a culminé à Auschwitz. Israël se donne ainsi le droit de construire des barrières, des murs et des miradors autour des enclaves palestiniennes. Séparer le génocide des Juifs du contexte historique du nazisme et de ses objectifs de meurtre et de domination généralisés, l’isoler de la série de génocides perpétrés par l’homme blanc hors d’Europe, a créé une hiérarchie des victimes, dont nous sommes à la tête. Ceux qui étudient le judéocide et l’antisémitisme cherchent leurs mots lorsque à Hébron, l’Etat met en oeuvre une politique de nettoyage ethnique à travers ses émissaires les colons ; ils ignorent les enclaves et le régime de séparation mis en place.

Quiconque critique les politiques de l’Etat d’Israël est dénoncé comme antisémite, si pas négationniste. De façon absurde, cette délégitimisation de toute critique à l’égard d’Israël ne fait que rendre plus difficile le rejet des comparaisons qui sont faites entre la entre la machine à tuer nazie et le régime israélien de discrimination et d’occupation. L’abandon des survivants par les institutions de l’Etat est dénoncé de tous côtés. L’instrumentalisation du judéocide comme atout politique de la lutte contre les Palestiniens se nourrit du même réservoir de cynisme officiel, mais elle fait, elle, partie du consensus national.

De la même auteure :

-  L’éloge de l’occupation
-  
Des rapports à la place des actes

Et aussi :

-  Israël serait le pays au monde dans lequel les rescapés de la Shoah sont le moins bien traités

Amira Hass - Ha’aretz, le 18 avril 2007
Version anglaise sur Znet :
The Holocaust as political asset
Traduit de l’anglais par Caroline Sägesser, Points Critiques, mai 2007

Sources Info Palestine

Posté par Adriana Evangelizt

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