Gaza sous écrou

Publié le par Adriana Evangelizt

Gaza sous écrou



par Françoise Feugas

Le siège imposé à la population de Gaza se poursuit et même s’intensifie. L’absence de circulation de matières premières et de produits de base étouffe toute l’économie et contraint une population entière à la dépendance. Les rapports alarmants des organisations internationales, humanitaires et de défense des droits se multiplient.

Gaza assiégée, « enfermée », « affamée »... : c’est, en réalité, d’un lent et inexorable étranglement qu’il s’agit, et il n’est pas nouveau. Il a débuté en 2005, après le « désengagement » unilatéral d’Israël. Un second tour d’écrou a été donné après les élections législatives de janvier 2006 remportées par le Hamas, avec le boycott international et la rétention des taxes à l’exportation dues à l’Autorité palestinienne par Israël. Un troisième a accompagné les destructions opérées par l’armée israélienne, après la mort de deux soldats israéliens et la capture du tankiste Gilad Shalit et au moment de la guerre du Liban l’été 2006. Le dernier en date a commencé dès l’annonce de la prise de pouvoir armée du Hamas sur la bande de Gaza en juin dernier.

En septembre 2006, Patrick Coburn [1] écrivait déjà : « Gaza se meurt. [ ...] Ici, sur les rives de la Méditerranée, se déroule une grande tragédie que le monde ignore, parce que son attention a été détournée par les guerres au Liban et en Irak. » Et de rappeler qu’outre la fermeture des points d’accès depuis l’élection du Hamas et le boycott international, l’armée israélienne avait consciencieusement saccagé Gaza, tuant, démolissant, bombardant et pilonnant, sans discrimination. Les trois quarts des orangeraies, notamment, étaient détruites pour créer des « zones de sécurité » ; des oliveraies, les vergers de citronniers et d’amandiers étaient rasés par les bulldozers. Les oeillets et les fraises, deux des principales exportations de Gaza, avaient pourri sur pied et une frappe aérienne israélienne avait détruit la centrale électrique, privant les habitants de 55% de l’énergie ainsi perdue.

Ces destructions venaient aggraver une situation économique dont un rapport de la Banque mondiale [2] de septembre 2006 faisait le bilan, parlant d’« une année de récession économique sans précédent. Les revenus réels pourraient se contracter d’au moins un tiers en 2006 et la pauvreté affecter les deuxtiers de la population. » Dans ce cas, pauvreté signifie un revenu par habitant de moins de 2 dollars (1,57 €) par jour. Le maire de Gaza, Maged Abou-Ramadan, disait alors : « Pour nous, c’est la pire année depuis 1948 [...] Gaza est une prison. Ni les gens, ni les marchandises ne sont autorisés à sortir. Les gens sont déjà affamés. Ils essayent de survivre avec du pain et des falafels et quelques tomates et concombres qu’ils cultivent eux-mêmes »

Gideon Levy, dans Ha’aretz [3], décrivait lui aussi, il y a tout juste un an, une situation qui ne cesse de se répéter : « Le passage d’Erez est vide, le passage de Karni n’a été ouvert que quelques jours ces derniers mois et la même chose est vraie pour le passage de Rafah. Quelque 15 000 personnes ont attendu pendant deux mois pour entrer en Egypte, certains attendent toujours, y compris un grand nombre de personnes malades et blessées. 5000 autres personnes attendaient de l’autre côté pour retourner dans leurs foyers. Certains sont morts pendant l’attente. Il faut voir les scènes à Rafah pour comprendre à quel point cette tragédie humaine qui se déroule est profonde. [...]Les Etats-Unis et l’Europe, qui font la police au passage de Rafah, sont aussi responsables de cette situation. Gaza est aussi plus pauvre et plus affamée qu’elle ne l’a jamais été. Il n’y a pratiquement aucune marchandise qui entre ou qui sort. Pêcher est interdit. Les dizaines de milliers de fonctionnaires de l’Autorité palestinienne ne reçoivent plus aucun salaire et la possibilité de travailler en Israël est hors de question ».

Une crise économique et humanitaire imposée

Depuis juin 2007, Israël a bloqué de nouveau tout passage de marchandises et de personnes entre Israël et Gaza aux cinq passages qu’il contrôle (Erez, Karni, Nahal Oz, Sufa, et Kerem Shalom). Karni, en particulier, par où transite habituellement la grande majorité des marchandises qui entrent ou sortent de Gaza. La conséquence immédiate ne s’est pas fait attendre : plusieurs entreprises ont dû fermer et la crise économique à Gaza s’est encore aggravée. Des rapports de l’ Office des Nations unies pour la coordination des affaires humanitaires (OCHA) [4] et de l’organisation palestinienne pour le commerce (Paltrade) notamment, montrent que les exportations ont été totalement stoppées et qu’à l’exception de quelques produits de base (farine, sucre, huile, riz et sel), toute importation de marchandise a également cessé.

Ces mesures ont eu un effet désastreux. Ainsi que le décrit un autre rapport de Paltrade, l’activité industrielle de Gaza est le fait d’entreprises qui dépendent à 90% de l’importation de matières premières, de machines et de pièces également importées pour fonctionner. Depuis le siège, 80% des entreprises ont dû stopper toute activité. Les autres fonctionnent à 60% de leur capacité. Plus de 1300 containers de produits importés sont bloqués en Israël, obligeant en outre les importateurs à payer les coûts de stockage. Le boycott a obligé les Nations unies à suspendre pour 93 millions de dollars de projets de constructions pour des maisons, écoles et traitement des eaux d’égouts à Gaza car le ciment et les autres matériaux de construction ont été épuisés. Ces projets employaient 121 000 personnes. D’une manière générale, le secteur du bâtiment est particulièrement touché : tous les chantiers en cours ont été arrêtés.

Les familles qui ne peuvent ni acheter de la nourriture ni travailler ne vivent pratiquement qu’avec du thé et du pain. Les produits alimentaires de base comme le lait en poudre, le lait pour bébés, l’huile végétale et l’approvisionnement en médicaments commencent à manquer. Plus de 150 types de médicaments sont épuisés dans les hôpitaux, les cliniques et les pharmacies, des traitements arrêtés. Une grande partie des équipements médicaux, notamment les machines à rayons X, ne fonctionnent plus, faute de la maintenance nécessaire. De nombreuses opérations ont été retardées parce que l’équipement et les anesthésiants nécessaires ne sont plus disponibles.

La perte financière se chiffre à 20,6 millions de dollars simplement entre juin et juillet. 3190 entreprises ont fermé temporairement et entre 65 000 et 68 000 salariés -selon les différentes sources - faisant vivre environ 450 000 personnes ont perdu leur travail. Le taux de chômage est porté à 70% de la population active et plus d’un million d’habitants sur un million et demi dépendent désormais de l’aide humanitaire pour survivre.

La liste des organisations internationales, humanitaires et de défense des droits qui, depuis plus d’un an, multiplient en vain les rapports alarmants sur l’asphyxie économique de Gaza et le désastre humanitaire qu’elle produit est imposante : la Banque Mondiale, Oxfam, l’UNRWA, CARE International, le Programme alimentaire mondial (PAM), B’Tselem, World Vision, OCHA, Amnesty International, le Conseil économique et social des Nations unies (ECOSOC)... Comment les Etats-Unis comme l’Europe pourraient prétendre ne pas savoir ce qui se joue ainsi dans la bande de Gaza ?

-----------------

La fermeture du passage de Rafah

Gaza n’a ni aéroport ni port et Rafah, seul point de passage qui officiellement n’est pas sous le contrôle direct d’Israël, est la seule porte de sortie vers l’étranger. Le passage est géré par l’Autorité palestinienne en coopération avec l’Egypte, sous supervision israélienne qui en contrôle les mouvements par caméra vidéo et qui, également, vérifie les listes de candidats au passage. Des observateurs de l’Union européenne y sont postés, sans la présence desquels le passage ne peut être ouvert. Depuis le 9 juin, personne n’est autorisé à traverser, l’Egypte n’ouvrant pas le passage sans le consentement d’Israël et en l’absence d’observateurs. Six mille Palestiniens sont restés bloqués en Egypte. Un grand nombre d’entre eux n’avaient pas les moyens de financer un plus long séjour en Egypte. Un certain nombre de Gazaouis sont également bloqués à l’étranger.

Divers rapports faisaient état d’une vingtaine de morts à la frontière égyptienne, où s’amassaient dans des campements de fortune des centaines de Palestiniens empêchés de retourner à Gaza. Dans le sens inverse, tous ceux qui ont besoin de passer la frontière égyptienne pour travailler, recevoir un traitement médical ou poursuivre des études à l’étranger en ont été empêchés. Le 30 juillet, des organisations de défense des droits humains palestiniennes, israéliennes et européennes ont demandé, dans un appel conjoint, la réouverture du passage de Rafah.

----------------

Le contrôle israélien sur la bande de Gaza

Le “plan de désengagement”, accompli en septembre 2005, est suivi de l’annonce de la fin du gouvernement militaire dans la bande de Gaza alors que, dans les faits, Israël continue depuis lors à opérer un contrôle quasiment absolu sur tous les aspects de la vie économique et sociale à Gaza :

L’espace aérien et les eaux territoriales sont totalement sous contrôle. Le contrôle de l’espace aérien permet notamment celui des programmes de radio et de télévision. La mainmise sur les eaux territoriales fournit l’occasion de restreindre les activités de pêche (voir Monique Etienne, « La pêche à Gaza : une industrie en danger »). L’absence d’aéroport et de port rend impossible la circulation des personnes et des biens sans l’autorisation et/ou le bon vouloir israéliens.

Les services de l’état-civil ont été officiellement transférés à l’Autorité palestinienne selon le second accord d’Oslo en 1995, mais en pratique ils sont toujours supervisés par Israël qui ne reconnaît aucune modification n’ayant pas obtenu son accord. Le « désengagement » n’a rien changé à cette situation, Israël continue à déterminer qui est « résident palestinien » et qui est « étranger », qui peut résider à Gaza et en Cisjordanie.

L’entrée des « étrangers » : l’Autorité palestinienne ne peut autoriser l’entrée à Gaza via le terminal de Rafah qu’aux « résidents palestiniens » mais même à ceux-ci, elle doit interdire l’entrée à Gaza si Israël en décide pour « raison de sécurité ». Les résidents « étrangers » ne peuvent entrer dans la bande de Gaza que par les passages de Kerem Shalom et d’Erez -sous contrôle israélien. Ce qui permet notamment de « maîtriser » (entraver) le regroupement familial entre des Gazaouis et leurs conjoint(e)s « résidents étrangers », mais aussi de limiter la présence de membres d’ONG, d’experts économiques, d’organisations de défense des droits, de délégations diverses... venus de l’étranger.

La circulation des Palestiniens entre la bande de Gaza et la Cisjordanie dépend entièrement d’Israël. Les résidents de Gaza sans permis qui sont contrôlés en Cisjordanie, même s’ils y vivent depuis des années, même s’ils y ont fondé une famille, sont considérés comme « illégaux » et expulsés vers Gaza. Quant aux résidents de Cisjordanie déclarés « interdits de séjour à l’étranger », ils ne peuvent se rendre dans la bande de Gaza.

Importations et exportations : Karni, Sufa et Kerem Shalom, les trois points de passage de marchandises, sont sous contrôle israélien (le terminal de Rafah sous « administration » de l’Autorité palestinienne peut laisser passer des marchandises, mais seulement à l’exportation ; or, la plupart des produits exportés sont à destination d’Israël et passent par Karni). Ce qui permet de priver à volonté les Gazaouis de produits de base et de médicaments.

Les taxes : Israël récolte la TVA et les droits de douane sur les produits à destination de Gaza et doit les reverser tous les mois à l’Autorité palestinienne. Ainsi peut-il stopper les transferts d’argent - ce qui a été fait après l’élection du Hamas l’an dernier - par mesure de rétorsion. Tel-Aviv gère également l’exemption de droits de douane pour les dons de vivres, de matériel et de médicaments et n’hésite pas à faire payer à des organisations humanitaires les mêmes taxes qu’à un importateur commercial.

Source : B’Tselem , “The scope of Israeli Control in the Gaza Strip”. http://www.btselem.org

[1] « Gaza is dying », Counterpunch, http://www.counterpunch.org/patrick0908200 6.html

[2] « West Bank and Gaza - Country Economic Memorandum : growth in West Bank and Gaza : opportunities and constraints » , consultable à : http://www-wds.worldbank.org/

[3] « Gaza’s darkness », 3 septembre 2006.

[4] voir http://www.ochaopt.org/

Sources AFPS

Posté par Adriana Evangelizt

Publié dans Nettoyage ethnique

Pour être informé des derniers articles, inscrivez vous :
Commenter cet article