On a besoin de journalistes israéliens à Gaza

Publié le par Adriana Evangelizt

On a besoin de journalistes israéliens à Gaza

par Gideon Lévy

Là où même Ron Ben Yishai ne va pas

La dernière fois, nous étions allés jusqu’au jardin d’enfants d’Indira Gandhi. Presque un an s’est écoulé depuis. C’est avec nos dévoués chauffeurs de taxi gazaouis, Mounir et Said, que nous nous étions rendus dans ce jardin d’enfants, à la périphérie de Beit Lahiya, afin de pouvoir rapporter comment l’institutrice maternelle, Najwah Khalif, avait été tuée, sous les yeux des petits, par un obus de char qui n’avait raté que de quelques mètres le minibus du jardin d’enfants. Depuis lors, nous n’avons pas pu retourner à Gaza.

Cela fait près d’un an que la Bande de Gaza est totalement fermée aux journalistes israéliens. L’armée israélienne et la Sécurité Générale (Shabak) en ont décidé ainsi parce que circuler à Gaza est dangereux. Un journaliste israélien peut aller en Syrie, en Irak, en Arabie Saoudite, mais pas à Gaza. La Cisjordanie est encore ouverte aux journalistes, là aussi c’est dangereux mais le black-out total est imposé sur Gaza. Seul Roni Daniel peut encore se joindre aux forces militaires et exposer combien elles ont la gâchette facile - comme il l’a fait dans son reportage sur Canal 2, jeudi - puis chanter leurs louanges. Ce lieu qui est si présent à la conscience du public, qui dicte l’ordre du jour sécuritaire et politique, est fermé à la couverture des médias israéliens par les autorités israéliennes.

Celui qui s’attendait à ce qu’une réalité intolérable comme celle-là soulève un tollé, en est pour ses frais. De toute façon, les lecteurs ne veulent pas lire, le gouvernement et l’armée ne veulent pas que l’on sache et les journalistes n’ont pas grande envie de raconter. Ni la Cour suprême, ni l’Association des Journalistes, ni le Conseil de la Presse, ni l’Association pour les Droits du Citoyen (ACRI). Aucun véritable combat en faveur de la liberté d’investigation qui est aussi liberté d’expression, d’information et liberté professionnelle. S’il s’était agi d’une période de temps limitée, on aurait encore pu comprendre, mais là, ce sera jusque quand ? Jusqu’à ce que tous les Palestiniens aient rejoint Kadima ?

Cet obstacle mis à la couverture médiatique depuis presque un an nous amène à abuser gravement de notre fonction. Les médias ne fournissent pas le service qu’ils sont tenus de fournir et pire encore, ils se soumettent servilement aux interdits qui leur sont imposés, tout en brouillant la réalité. Les rares journalistes qui prennent encore la peine de couvrir Gaza abusent régulièrement leurs spectateurs et leurs lecteurs en forgeant l’illusion qu’ils reviennent à l’instant de là-bas. D’accord, les consommateurs ne protestent pas contre l’absence de ce service - même les souscripteurs de « Yes » [seul fournisseur israélien de programmes de télévision par satellite - NdT] restent paisiblement assis - mais les journalistes ?

L’Etat a le droit et le devoir d’éviter à ses citoyens des risques superflus. Mais il n’a aucun droit d’empêcher ceux qui remplissent une fonction cruciale de le faire. Les journalistes qui traversaient auparavant le barrage d’Erez, le faisaient sous leur responsabilité personnelle et professionnelle et en signant un formulaire par lequel ils en faisaient la déclaration. Ron Ben Yishai, parmi les plus courageux sur le terrain, a comparé son récent voyage en Syrie au travail d’un technicien qui grimpe sur des pylônes à haute tension : le travail est dangereux mais essentiel et il ne viendrait à l’idée de personne de l’en empêcher. Ron Ben Yishai peut se rendre à Dir a-Zour mais pas à Dir Al-Balah.

En dehors de la Birmanie, il n’y a pas beaucoup d’endroits fermés comme ceux-là dans le monde. Il est vrai qu’Israël autorise les journalistes étrangers à passer à Gaza, et il est bon qu’il en soit ainsi, mais cela crée une réalité absurde où des médias comme Ha’aretz qui manifestent encore de l’intérêt pour ce qui se passe, font appel à des services étrangers pour pouvoir raconter à leurs lecteurs ce qui se déroule là-bas. Mais on ne peut se satisfaire de cela. Les Israéliens méritent de lire et de voir des reportages journalistiques réalisés par des Israéliens. Le reporter italien ou la reporter suédoise dépêchés à Gaza par Ha’aretz sont des journalistes professionnels mais le lecteur israélien a droit à une couverture israélienne.

Il est difficile de savoir ce qui pousse réellement Israël à fermer Gaza de cette manière. S’agit-il d’une envie, si facile à satisfaire, que Gaza ne soit pas révélé ici ? Si, au contraire, c’est par un souci exagéré de notre sécurité, je renonce à celle-ci - d’après les comptes-rendus de nos confrères étrangers, Gaza est beaucoup plus sûr aujourd’hui qu’il y a un an, quand nous nous y rendions encore.

Il n’y a plus de bandes armées dans les rues et le Hamas est même tout disposé à assurer la sécurité de journalistes israéliens. Mais comment saurons-nous si nous n’y sommes pas ? *

Du même auteur :

-  Voilà de quoi ont l’air les modérés en Israël
-  
Qui a dit qu’Israël n’évacuait pas d’avant-postes illégaux ?

-  Mahmoud Abbas : Un dirigeant fantoche
-  
Les enfants de l’an 5767

Gideon Lévy - Ha’aretz, le 14 octobre 2007
Version anglaise :
Needed in Gaza : Israeli journalists
Traduit de l’hébreu par Michel Ghys


 
Posté par Adriana Evangelizt

Publié dans Gideon Levy

Pour être informé des derniers articles, inscrivez vous :
Commenter cet article