LES ISRAELIENS ONT ATOMISE LE TISSUS SOCIAL DE GAZA

Publié le par Adriana EVANGELIZT

"Les Israéliens ont atomisé le tissu social de Gaza"

Emilie Sueur, entretien avec Leila Shahid,

 
Au lendemain de l’évacuation totale des colons de 25 colonies israéliennes, la Déléguée générale de Palestine en France, Leila Shahid, évoque, dans un entretien avec le journal libanais L’Orient-le Jour, l’après-retrait israélien.

Le plan de retrait unilatéral d’Ariel Sharon parachevé, Leila Shahid, déléguée générale de Palestine en France, revient sur la stratégie du Premier ministre israélien et tire la sonnette d’alarme quant à ses projets concernant la Cisjordanie. Au lendemain du retour à Paris du preneur de son français, retenu une semaine durant en otage à Gaza, elle revient également sur les causes du chaos sécuritaire qui sévit en ce moment dans ce territoire palestinien.

Alors que le monde salue le parachèvement du plan Sharon, dont Mme Shahid se félicite également, la responsable palestinienne tire néanmoins la sonnette d’alarme : « Le retrait de Gaza n’est qu’un écran de fumée pour cacher l’extension de la colonisation en Cisjordanie . »

Concernant le chaos sécuritaire qui règne actuellement dans la bande de Gaza, Mme Shahid en impute la responsabilité à l’État hébreu et à sa stratégie pernicieuse visant à « atomiser le tissu social » de cette bande de terre palestinienne.

Interview recueillie par Émilie SUEUR

Leila Shahid : "L’évacuation de Gaza est un écran de fumée. Une semaine...Tel aura été finalement le temps nécessaire aux soldats israéliens pour mettre fin à 38 ans d’occupation par les colons des terres palestiniennes de Gaza."

Quel bilan tirez-vous de cette opération ?

« Nous ne pouvons que nous féliciter des bonnes conditions du déroulement de ce plan qui s’est achevé plus rapidement que prévu. Ceci est le résultat d’un travail de coopération sécuritaire de fait entre l’armée israélienne et l’Autorité palestinienne, même si Ariel Sharon continue de qualifier son plan de “redéploiement unilatéral”. Nous avons en effet déployé plus de 7 500 policiers car nous pensions qu’il était très important, pour l’avenir, que ce retrait se fasse dans les meilleures conditions. »

Certains ont parlé d’une mise en scène du retrait israélien.

L S : « Je pense que le gouvernement israélien a un peu “gonflé”, avant la mise en œuvre du plan, la menace que posaient les colons. Mais, si leur réaction a été effectivement ferme et passionnée, les colons ont très bien compris qu’ils ne pouvaient résister à une décision entérinée par le gouvernement et par le Parlement. Ils ne souhaitaient pas, en outre, ternir un peu plus encore leur image au sein de la société israélienne.

Israël, de son côté, a également profité de l’occasion pour redorer son blason. Les méthodes employées étaient en effet très différentes de celles généralement mises en œuvre contre les Palestiniens, confrontés à des soldats armés de M16 et à des tanks venus raser leurs maisons.

Il n’en demeure pas moins que, pour les Palestiniens, ce retrait est très positif car c’est la première fois, en 38 ans, qu’Israël démantèle des colonies. Ce retrait, sa rapidité et les conditions dans lesquelles il s’est réalisé crée un précédent prouvant que si la volonté politique est là, les forces d’occupation israéliennes peuvent rapidement libérer un territoire. »

Comment, précisément, expliquez-vous que la volonté politique ait été à l’ordre du jour ?

L S : « Pour trois raisons. D’abord, Ariel Sharon a été contraint de reconnaître qu’il n’y avait pas moyen de gagner militairement contre les Palestiniens. Depuis le début de la deuxième intifada, nous avons subi une répression militaire inégalée en 57 ans de pouvoir israélien. Et pourtant, la résistance militaire et civile s’est poursuivie.

Ensuite, Ariel Sharon a compris qu’il ne pouvait rester dans cette situation de paralysie totale. Au sein de sa propre armée, qui devait mobiliser 1 500 soldats pour protéger les 8 000 colons de Gaza, a commencé à se faire sentir un véritable ras-le-bol incarné par le mouvement des “refuzniks”. Ensuite, le mouvement pour la paix en Israël a senti qu’il devait recommencer à s’exprimer. Les États-Unis se sont également rapprochés des Européens sur la nécessité de revenir à un processus de paix avec la promotion de la “Feuille de route” en 2003.

D’où l’élaboration de cette stratégie très intelligente, incarnée par les déclarations du conseiller d’Ariel Sharon, Dov Weissglass, au Haaretz : réagir avant que la pression internationale ne devienne trop forte. Pour ne pas être contraint de mettre en œuvre la “feuille de route”, Ariel Sharon a jeté à la communauté internationale un os à ronger : le plan unilatéral de retrait. De quoi plonger le processus de paix dans le formol et empêcher la création d’un État palestinien viable en annexant Jérusalem-Est et les blocs de colonies de Cisjordanie, comme l’a dit Weissglass. »

Précisément, Israël a ordonné hier la confiscation de nouvelles terres palestiniennes pour ériger une barrière autour de la plus grande colonie de Cisjordanie, Maalé Adoumim.

L S : « Le retrait de Gaza est clairement utilisé comme un écran de fumée pour cacher l’extension de la colonisation en Cisjordanie. Avec la poursuite de la construction du mur, qui annexe les trois blocs de colonies de Ariel, Maalé Adoumim et du Goush Etzion, la Cisjordanie va être transformée en trois bantoustans et Jérusalem sera annexée à Israël. Ceci est une négation totale de la “Feuille de route”. Une Feuille de route qui prévoit notamment le gel de la colonisation. Or une partie des colons de Gaza évacués la semaine dernière sont partis s’installer dans les colonies de Cisjordanie. Et on continue de parler de Sharon comme s’il était Charles de Gaulle ! C’est surréaliste ! »

En ce qui concerne Gaza, où en sont les négociations autour des frontières, de l’aéroport, du port... ?

L S : « Toutes les réunions depuis l’arrivée au pouvoir de Mahmoud Abbas n’ont rien donné de sérieux sur le plan bilatéral.

Aujourd’hui, sur Gaza, nous n’avons aucune réponse à nos questions. Ni sur le passage entre l’Égypte et Rafah, ni sur celui d’Erez vers la Cisjordanie, alors que les accords d’Oslo prévoient un corridor, ni sur l’aéroport, dont la piste a été détruite, ni sur l’accès aux zones maritimes. Nous avons seulement repris les discussions sur le port. Mais tout le monde sait que la construction d’un port nécessite au moins cinq ans de travaux.

Or Gaza ne recèle aucune ressource naturelle. Le seul moyen de relancer l’économie est le commerce, ce qui nécessite une liberté de circulation des capitaux, des biens et des personnes. Les Israéliens et les Américains ont toujours reporté ces points de discussions à l’après-retrait. Aujourd’hui, il n’y a plus d’excuses. »

Quel est le rôle de la communauté internationale dans ce contexte ?

L S : « La situation actuelle n’est pas seulement la conséquence d’un échec des Israéliens et des Palestiniens. La responsabilité de la communauté internationale est également en cause. Or, les Européens considèrent toujours Israël comme l’État des survivants du génocide de la Seconde Guerre mondiale, et les États-Unis comme leur cinquante et unième État. Ça les paralyse.

Aujourd’hui, toutefois, je sens une prise de conscience au niveau international du fait que la crise mondiale actuelle qui mène à un tel radicalisme dans le monde arabo-musulman n’est pas étrangère à la colère des opinions publiques par rapport à la non-application du droit en Palestine. Aujourd’hui, la balle est dans le camp du Quartette. »

Côté palestinien, nous avons assisté à une série d’affrontements et d’enlèvements, notamment d’étrangers, dans la bande de Gaza. Comment expliquez-vous cette situation ?

L S : « La situation dans la bande de Gaza est effectivement très inquiétante. Elle résulte de quatre années d’une stratégie pernicieuse israélienne visant à atomiser la société palestinienne, à fragmenter le tissu social. Prétextant la nécessité d’empêcher la circulation de kamikazes, les autorités israéliennes ont érigé des barrages autour des villes, villages et camps de réfugiés. Si, avant 2001, nous pouvions organiser par exemple des réunions communes de toutes les branches du Fateh, ceci était devenu impossible ces dernières années. Résultat : la population s’est repliée sur le plus petit et le plus rétrograde dénominateur commun, à savoir la famille, le clan.

Dans une société arabe et majoritairement paysanne, ce phénomène a fait ressortir tous les démons archaïques du tribalisme et de la vendetta. Et ce d’autant plus que les infrastructures policières et sécuritaires ont été systématiquement cassées par les autorités israéliennes. Nous revenons donc à des pratiques qui avaient disparu de Palestine depuis 40 ans. Il n’est pas aisé de reconstruire une autorité réelle rapidement, mais nous sommes déterminés à le faire. »

Depuis plusieurs semaines, les visites de responsables palestiniens au Liban se multiplient. Quelle en est la raison ?

L S : « Au Liban, en raison de l’histoire de la guerre civile et de l’équilibre des communautés confessionnelles, la situation des réfugiés palestiniens est absolument tragique. Nous avons toutefois senti, depuis l’arrivée au pouvoir de Mahmoud Abbas, une volonté de la part des autorités libanaises d’améliorer la situation. Il ne faut en outre absolument pas avoir peur d’une installation des réfugiés. Nous ne renoncerons jamais au droit au retour et à la résolution 194. En attendant, nous devons bénéficier de droits civiques. Il faut également qu’un interlocuteur palestinien soit désigné au Liban. »

Ces visites ne sont-elles pas liées à la résolution 1559 qui prévoit le désarmement des groupes armés au Liban ?

L S : " La résolution 1559 n’est pas le centre de tout. Mais typiquement, c’est pour traiter de ce genre de sujets qu’il faut un représentant officiel palestinien."

Emilie Sueur - L’Orient le Jour Propos recueillis par Émilie SUEUR - édition 25 août 2005

Publié dans OCCUPATION

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