Comment perdre la guerre contre la terreur 2ème partie

Publié le par Adriana Evangelizt

COMMENT PERDRE LA GUERRE CONTRE LA TERREUR


2ème PARTIE :

1ère partie


Remettre la victoire aux extrémistes


par Mark Perry et Alastair Crooke


Asia Times Online, le 1er avril 2006, "PART 2: Handing victory to the extremists"

 

Après nous être rendus au Proche-Orient, avec nos collègues, pour discuter avec quelques-uns des dirigeants de l'Islam politique (voir, 1ère partie : Parler aux 'terroristes', 31 mars 2006), notre travail fut diversement accueilli (quand il n'a même pas été reconnu) tant aux Etats-Unis qu'en Europe.

Nous avons été accusés de "donner une légitimité aux organisations terroristes", de "souffrir du syndrome de Stockholm", d'être "naïfs et faibles", de marcher sur les plates-bandes où seuls les "diplomates plus réalistes et plus expérimentés" ont le droit d'aller et d'être des "défenseurs de la violence". L'administration étasunienne a insisté sur le fait que nous devions clairement faire savoir que notre programme ne recueillait pas son approbation ou même son encouragement tacite.

À plusieurs reprises, nous avons cherché à rencontrer les responsables étasuniens pour les informer de notre travail, mais on nous a dits qu'une telle rencontre "serait vue comme la confirmation que vous agissez en notre nom comme une sorte de canal secret — ce que vous n'êtes pas". Ce message nous a été répété à plusieurs reprises par un grand nombre de responsables : "Les Etats-Unis ne s'adressent pas aux terroristes, nous ne parlerons pas aux terroristes et nous n'encourageons et ne soutenons pas ceux qui le font". Nous étions d'accord pour faire en sorte qu'il soit clair que nous ne représentions personne d'autre que nous-mêmes. Depuis le début, cala était sans équivoque pour tous nos interlocuteurs.

Mais nous rejetons catégoriquement le point de vue selon lequel notre disposition à nous engager dans "un exercice d'écoute mutuelle" avec les organisations islamistes leur confèrerait une légitimité. Ils ont déjà une légitimité. Les Frères Musulmans (à la fois le plus reconnu et le plus vieux parti pan-islamique de la région) est l'organisation islamiste la plus respectée au Proche-Orient et le deuxième groupe parlementaire en Egypte ; le Jamaat e-Islami, au Pakistan, est le parti d'opposition au gouvernement de Pervez Musharraf le plus puissant et le plus respecté ; le Hezbollah forme le deuxième groupe parlementaire au parlement libanais ; et, le Hamas est désormais le parti de la majorité de l'Autorité Palestinienne. Au Sud-Liban, en Cisjordanie et à Gaza, la plus grande part des services à la population — santé, aide à l'enfance, éducation et emploi — est conduite, respectivement, sous les auspices du Hezbollah et du Hamas.

La question de la légitimité est importante parce que pour les démocraties, la légitimité n'est pas conférée, mais elle se gagne dans les urnes. Le Hamas et le Hezbollah accueilleraient favorablement un dialogue avec l'Ouest, pas parce que cela leur confèrerait la "légitimité" — ils l'ont déjà — mais parce qu'un tel dialogue reconnaîtrait les différences entre les mouvements islamistes qui représentent un électorat et ceux (comme al-Qaïda et mouvements alliés) qui ne représentent personne.

Sommes-nous prisonnier de notre propre processus ? Il n'y a aucun doute que notre discussion avec des Islamistes politiques nous a conduit à dire haut et fort que les diplomates étasuniens et européens devraient suivre notre exemple. Il est vrai que nous avons été impressionnés par la sophistication politique de nos interlocuteurs, par leur disposition à discuter de questions politiques complexes et à travailler à modifier la manière dont sont perçus leurs mouvements et leurs objectifs. Nous supposons qu'il soit possible (bien que nous croyions que ce soit improbable), que nous ayons été courtisés et induits en erreur par des maîtres de la terreur qui nous auraient piégés avec malice dans leur tissu de mensonges.

Mais il nous a semblé, lorsque nous avons débuté ce processus, que le pari de se faire entuber valait la peine d'être tenu et que c'était une bien meilleure alternative que celle de ne pas discuter du tout. Et puis, personne n'a le monopole du mensonge et ce n'est certainement pas l'apanage des seuls islamistes. Le cœur de la diplomatie est un processus consistant à déchiffrer le réel de l'imaginaire. Bien sûr, les gouvernements et les mouvements étrangers mentent aux Etats-Unis et à leurs alliés : le mensonge est souvent une part significative dans le calcul délicat consistant à gérer une politique étrangère sophistiquée et ne devrait pas être considéré comme un obstacle insurmontable à l'engagement politique. Etant donné l'instabilité actuelle croissante au Proche- et au Moyen-Orient, le fait de conduire une discussion avec des mouvements ou des gouvernements que nous trouvons répugnants pourrait s'avérer être un substitut utile aux politiques en place qui n'ont aucune chance de marcher, parce qu'elles sont basées sur ce que nous croyons et non pas sur ce que nous savons.

À cause de nos machinations, l'Ouest n'a que trois options pour traiter avec les organisations islamistes : Un, nous pouvons les bombarder, deux, les ignorer et trois, leur parler. Ce qu'il convient de faire devrait désormais être clair : la première option n'a pas marché et ne marchera pas, tandis que la seconde option n'est qu'une défense de la fainéantise intellectuelle — comment pouvons-nous savoir si nos suppositions sont correctes si nous ne les essayons pas ?

Dans les années 80, Ronald Reagan, alors président des USA, s'est engagé dans une discussion avec les dirigeants soviétiques — et il a même conclu des accords substantiels avec eux — déclarant à ses détracteurs qu'une personne qui se tient fermement à la règle "faire confiance mais vérifier" ne pouvait pas se faire avoir. Les Etats-Unis parlèrent aux dirigeants de l'Union Soviétique lorsque Khrouchtchev martela le pupitre des Nations-Unies avec sa chaussure et jura de détruire les Etats-Unis. Les Etats-Unis parlèrent aux Soviétiques pendant quatre décennies de confrontation. Et les Américains ont parlé aux Soviétiques même lorsqu'ils avaient des milliers de missiles dirigés vers le sol américain. Les Islamistes n'en ont aucun.



Sommes-nous naïfs — nous, les délégués qui avons mené ces rencontres ?


L'échange que nous avons eu avec les dirigeants du Hamas et du Hezbollah et qui était à la fois le plus récent et le plus privé s'est déroulé dans le sillage immédiat des élections palestiniennes [fin janvier-début février 2006]. Pendant la semaine que nous avons passée à Beyrouth, pas moins de cinq ateliers et conférences se sont tenues à Washington DC sur les implications de la victoire électorale du Hamas, qui incluaient des discussions sur le programme politique et le leadership du groupe. Un certain nombre de ces experts furent invités à se joindre à notre délégation. Tous ont refusé.

L'un des experts sur le Hamas, aux Etats-Unis, parmi les mieux considérés, a même aussi reconnu personnellement devant nous qu'"il n'en avait jamais rencontré", bien qu'il ait écrit d'innombrables articles et monographies décrivant leurs points de vue et qu'il ait tenu des conférences sur qui ils sont et "ce qu'ils veulent".

Il y a certainement un prix à payer pour parler avec des organisations proscrites — tout diplomate ayant eu des contacts avec l'OLP dans les années 70 peut l'attester. Mais le prix pour ne pas engager le dialogue avec ces organisations s'est récemment avéré plus coûteux : La Secrétaire d'Etat Condoleeza Rice a admis publiquement qu'elle était "stupéfaite" de la victoire du Hamas, alors que tout le monde ayant un peu d'expérience sur le terrain cisjordanien et gazéen pouvait prédire (ce qu'ils ont fait). Comment a-t-elle pu avoir tout faux ? L'une des raisons pourrait très bien être que les employés du Département d'Etat ont l'interdiction d'entrer dans Gaza et ce depuis cinq ans. Pourquoi ? Parce que les Américains ont été attaqués à Gaza — bien que ce fût par le Fatah et non par le Hamas.

La diplomatie doit-elle être laissée aux diplomates ? Les diplomates occidentaux les plus hauts placés épousent le principe selon lequel il est hors de question de parler aux "terroristes". C'est José Maria Aznar, l'ancien Premier ministre espagnol, qui, lors d'une visite en mai 2002 à la Maison Blanche, a le mieux présenté cet argument [1] : "Mais je voudrais redire que nous ne pouvons établir aucune différence entre les terroristes. Ils sont tous pareils. Ils cherchent tous à détruire notre coexistence harmonieuse, à détruire la civilisation. Ils cherchent à détruire notre démocratie et les libertés".

Le point de vue d'Aznar a gagné une large approbation dans la communauté internationale. Le 6 février 2004, le président russe, Vladimir Poutine, a approuvé le point de vue d'Aznar : "Mais le principe international communément accepté pour combattre la terreur est le refus inconditionnel d'engager tout dialogue avec les terroristes, puisque tout contact avec les bandits et les terroristes les [encourage] à commettre de nouveaux crimes encore plus sanglants. La Russie ne l'a pas fait et ne le fera pas dans le futur"[2]. Malgré cela, Poutine fut le premier des principaux dirigeants de la planète à rompre les rangs avec l'Ouest en reconnaissant le Hamas — invitant par la suite ses dirigeants pour des consultations à Moscou.

La décision de Poutine était sans aucun doute la conséquence de sa colère contre les anciens diplomates en chef étasuniens, qui, non seulement, l'ont critiqué pour ne pas avoir accordé à la Tchétchénie ne serait-ce qu'une "souveraineté limitée", mais qui ont aussi créé une ONG, dont le siège est à Washington, pour pousser vers une "résolution pacifique du conflit". Le Comité Américain pour la Paix dans le Caucase (ACPC) — dont les membres du conseil d'administration incluent certains des néoconservateurs les plus en vue à Washington — fut fondé, en partie, pour exercer une pression contre Poutine pour qu'il engage "des pourparlers privés 'Track II' entre les représentants du gouvernement russe et la résistance tchétchène..." [3]

L'ACPC, en plaidant publiquement pour ce "dialogue" privé, ne contrevient pas seulement au point de vue quasi-unanime parmi les diplomates selon lequel vous ne devez pas parler aux terroristes, mais apporte aussi la confirmation que tous les terroristes (du moins lorsqu'il s'agit de la Tchétchénie) "ne sont pas tous les mêmes". Il semble que certains auraient des griefs légitimes. Cer point de vue a été avancé par Richard Pipes, qui a fustigé Poutine dans les pages du New York Times pour n'avoir pas compris que la violence tchétchène est le résultat de l'oppression russe. Selon Pipes, la diplomatie est la seule façon de résoudre ce conflit, alors "qu'il y a toujours de la place pour un compromis".[4]

Les Etats-Unis et leurs alliés se sont assurément montrés capables de suivre l'exemple de Poutine. Peu après l'occupation de l'Irak par l'Amérique, les Etats-Unis ont tenté d'engager le dialogue avec le mouvement chiite Hezb al-Da'wa al-Islamiyya. Dans les jours grisants qui ont suivi la course triomphale de l'Amérique à travers le sud de l'Irak, une discussion USA-Da'wa a fait caresser l'espoir d'une alliance utile, entre ceux de l'administration Bush qui souhaitaient renverser Saddam Hussein et un mouvement qui avait combattu les Etats-Unis pendant plus de 25 ans.

Le problème, bien sûr, était que les Etats-Unis étaient autrefois alliés au régime Baasiste de Saddam Hussein et qu'ils étaient donc pris pour cible par la branche militaire du Da'wa. Un attentat-suicide à la bombe, perpétré par ce groupe en 1983 au Koweït (connu pour être le premier attentat-suicide au Proche-Orient de l'ère moderne) contre les ambassades française et étasunienne, tua trois ressortissants français et trois Américains. Bizarrement, Da'wa ne fut jamais inscrit sur la liste des organisations terroristes proscrites par le Département d'Etat (bien qu'il fût lié directement à l'Iran, qui était et qui est toujours considéré comme un Etat soutenant le terrorisme). L'Irak, quant à lui, fut retiré de cette liste en 1982 et rajouté en 1990. (Nelson Mandela fut supprimé de la liste en 2003.) "Aujourd'hui, al-Da'wa et ses sympathisants ont éloigné le parti et le mouvement militants de ces 'aberrations'," écrivait l'analyste du Proche-Orient, Mahan Abaden, dans le Beirut Daily Star en 2003. "Ils soutiennent, non sans raison, que les attaques étaient le travail d'éléments solitaires piratés par les services secrets iraniens".[5]

Les dirigeants de l'Islam politique connaissent assez bien cette histoire et ont donc conclu que le discours des Américains sur les valeurs, la démocratie et la paix est en fait une couverture pour la promotion des intérêts étasuniens. En 1982, il était dans l'intérêt des Etats-Unis de soutenir Saddam Hussein. Aujourd'hui, il est dans l'intérêt des Etats-Unis de discuter avec les dirigeants du parti Da'wa, en particulier depuis que son chef, Ibrahim al-Jaafari, est le Premier ministre irakien.

Il existe un petit nombre, mais significatif, d'Islamistes extrémistes qui ne refusent pas seulement tout dialogue avec l'Ouest, mais qui prennent aussi pour cible ceux de leurs propres communautés qui recherchent un engagement plus large de contacts et de conciliations. Ces takfiris partent du principe que tous les Occidentaux sont des kafirs — des infidèles — dont les objectifs politiques et religieux impitoyables sont tournés vers la conquête et la domination. "Ils sont tous pareils". Ces Musulmans qui parlent aux kafirs sont considérés comme des irtitad (des apostats) et se retrouvent en dehors de la protection de la communauté. Les takfiris pratiquent l'exclusivisme, entretenant un lien spécial avec la vérité.

Les Islamistes modérés ont depuis longtemps condamné cette tendance takfiri. En 1935, Maulana Maudoudi (le fondateur du Jamaat e-Islami du Pakistan, l'un des groupes que nous avons rencontrés à Beyrouth) mettait en garde dans un article du danger que représentaient ceux qui appellent les autres des "malfaisants". Ce n'est, disait-il "pas seulement la violation des droits individuels, mais c'est aussi et surtout un crime contre la société".[6]

Il semble donc, aussi, que les takfiris occidentaux refusent tout contact et toute conciliation avec l'Islam politique et qu'ils condamnent ceux qui engagent le dialogue avec eux.

L'un de nos objectifs principaux en engageant le dialogue avec les dirigeants de l'Islam politique est de stimuler une compréhension nouvelle et plus rigoureuse de l'action politique armée, de ses causes et de ses diverses natures, et de la différencier du "terrorisme". Il n'y a aucun doute que les deux groupes que nous avons rencontrés, le Hamas et le Hezbollah, ont adopté des tactiques violentes pour faire avancer leurs objectifs politiques. Ils ne sont pas les seuls : le Fatah (dont les candidats aux élections ont été soutenus par les Etats-Unis à hauteur de 2 millions de dollars pour leurs campagnes) continue d'utiliser la violence (et de kidnapper des occidentaux), comme le font aussi les Tigres Tamouls ou comme l'ont fait l'Armée Républicaine Irlandaise (IRA) et le Congrès National Africain (ANC. Comme le font aussi les Etats-Unis. L'insistance de l'Amérique pour que le Hamas et le Hezbollah "renoncent à la violence" et "désarment" est refusée par ces groupes. Pas seulement comme une invitation à se rendre mais, à la lumière de l'utilisation continue, croissante et indéfendable d'une puissance de feu disproportionnée et alarmante par les Etats-Unis et la Grande-Bretagne en Irak, comme l'hypocrisie la plus flagrante.

Le dégoût apparent de l'Ouest pour la violence dérive de sa croyance profondément enracinée que le changement politique est possible en son absence. Mais, défendre cette proposition nécessite un exercice extraordinaire d'amnésie historique.

Tandis que nous, les Américains, citons avec fierté le mouvement des droits de l'homme comme exemple de la manière dont la non-violence peut permettre aux déshérités de mettre la main sur les leviers du changement, l'Histoire montre que ces mêmes leviers ont été rendus accessibles en résultat aux précédents conflits, souvent sanglants — dans le cas du mouvement des droits civiques, une guerre civile brutale qui a fait 638.000 morts en Amérique. Le mouvement des droits civiques de l'Amérique n'était pas non plus aussi non-violent qu'il le paraissait : une portion de la communauté noire américaine, qui avait juré qu'elle changerait la nation "par tous les moyens nécessaires" et qui soutenait que "la violence est aussi américaine que la tarte aux cerises", s'opposait à la modération de Martin Luther King Jr.

Que nous voulions l'admettre ou non, l'Histoire montre que le changement politique est le plus souvent le résultat de la souffrance politique : les propriétaires de Montgomery, le système de transport de l'Alabama, refusaient d'intégrer leurs autobus non pas parce qu'ils avaient soudainement cessé d'être racistes, mais parce qu'ils allaient perdre leur entreprise. Le mouvement des droits civiques ne s'est pas non plus arrêté lorsque le droit de vote a été obtenu. La lutte pour l'égalité a été longue et souvent atroce et elle n'est pas encore finie.

Donc, ainsi que les plus récentes actions de l'Amérique en Irak l'attestent aussi, les décideurs étasuniens ne rejetteraient certainement pas la proposition selon laquelle la violence (bien qu'"en dernier ressort", comme le Président George W. Bush continue de l'affirmer) est souvent utilisée pour défendre les intérêts étasuniens ou promouvoir les points de vue des Etats-Unis.

Donc, tandis que les Américains s'agrippent à la croyance que les urnes offrent le meilleur moyen d'effectuer le changement, nous devons reconnaître que l'Histoire montre que le changement est le plus souvent douloureux et généralement sanglant.

Les dirigeants des principales organisations islamistes voient la question de la violence de la même manière que les Américains la voient — comme une option légitime qui est prise pour établir la dissuasion et la stabilité et pour défendre et promouvoir leurs intérêts. Pour le Hamas et le Hezbollah, la "résistance armée" est un moyen d'équilibrer l'asymétrie de la force dont dispose Israël. Ces deux groupes placent leur utilisation de la violence dans un contexte politique.

"La résistance armée n'est pas simplement un outil que nous utilisons pour riposter à l'agression d'Israël", a affirmé un dirigeant du Hamas. "Cela donne à notre peuple l'assurance qu'ils sont défendus, qu'ils ont une identité et que quelqu'un essaye d'équilibrer les choses".

Le Hezbollah place cette idée dans le même contexte politique : "Il se pourrait qu'un jour ou l'autre nous devions nous asseoir en face de nos ennemis et discuter avec eux d'un règlement politique. Ceci pourrait arriver", a renvoyé Nawaf Moussaoui, le chef du département des relations étrangères du Hezbollah. "Mais aucun accord politique ne sera possible tant qu'ils ne nous respectent pas. Je veux qu'ils sachent que lorsqu'ils seront assis en face de nous, que s'ils décident de se lever et de nous tourner le dos, ils en paieront le prix".

L'insistance de l'Occident de faire précéder et de conditionner l'ouverture d'un dialogue politique par le désarmement est tout simplement irréaliste : nous sous-entendons ainsi que pensons que "notre" violence est bienveillante tandis que la "leur" est irraisonnée et utilisée au hasard — qu'un Américain de 19 ans trimballant un fusil à Falloujah est en quelque sorte moins dangereux qu'un Chiite de 19 ans au Sud-Liban.

En réalité, les accords politiques ont rarement été précédés par un désarmement. Les exigences des Nations-Unies pour le désarmement de l'Organisation du Peuple de l'Afrique du Sud-Ouest (SWAPO) en 1978 a défait un accord politique qui mettait fin au conflit (une situation corrigée lorsque les rebelles furent autorisés à garder leurs armes) et les "Accords du Vendredi Saint" [Good Friday Agreement] en Irlande du Nord autorisaient l'IRA à garder ses armes jusqu'à ce qu'un processus politique (conduisant au "désarmement") qui reflète leurs inquiétudes soit mis en place.

L'Ouest voit souvent la violence islamique comme étant pratiquée au hasard et irraisonnée, mais le Hamas et le Hezbollah pensent que la violence peut modifier les considérations politiques pratiques pour créer une psychologie dans laquelle les groupes armés peuvent utiliser l'outil de la désescalade comme moyen de faire avancer un processus politique. Cela revient à dire, en l'absence d'un accord politique, que le Hamas et le Hezbollah n'abandonneront pas volontairement ce qu'ils voient comme leur seule défense contre le poids écrasant de la puissance militaire israélienne.

Le désarmement (ou la "démilitarisation") est possible : cela a marché en Irlande du Nord et en Afrique du Sud. L'unification des éléments armés dans une seule force de sécurité ou militaire (la démilitarisation), si elle s'ajoute à des discussions politiques substantielles, apportera le meilleur espoir pour une stabilité et une sécurité accrues au Liban, en Cisjordanie et à Gaza.

Pour une partie de notre programme avec le Hamas et le Hezbollah, nous avons invité John Lord Alderdice à Beyrouth afin qu'il aide ces groupes à mieux comprendre comment la démilitarisation pourrait marcher dans leurs sociétés. Lord Alderdice avait aidé à négocier les "Accords du Vendredi Saint" en Irlande du Nord qui ont "désarmé" l'IRA et permis, entre autres choses, à une police catholique d'assurer le maintien de l'ordre dans les faubourgs catholiques et à recomposer une Police de l'Ulster plus représentative. Les dirigeants du Hezbollah ont reconnu qu'ils seraient disposés à entreprendre un processus de démilitarisation qui permettrait aux officiers Chiites de tenir des positions plus élevées dans l'armée libanaise, tandis que les dirigeants du Hamas ont ouvertement parlé de créer une armée nationale — reconnaissant par là l'importance de la solution "un commandant, un service de sécurité, une arme" encouragée par l'administration Bush.

La démilitarisation n'est pas la panacée, elle ne marche pas toujours et à chaque fois, mais elle offre de meilleurs espoirs pour une stabilité et une sécurité à long-terme que la paix conditionnée sur des exigences qui ne peuvent être honorées.



Le problème israélien


Malgré leurs différences organisationnelles, historiques et religieuses parfois profondes et persistantes, tous les groupes islamistes avec lesquels nous avons parlés soutiennent qu'une solution au conflit israélo-palestinien ferait plus que tout autre événement pour calmer et stabiliser la région. Mais tandis que les Etats-Unis, Israël et leurs alliés insistent sur le fait que la "reconnaissance" d'Israël soit le préalable à tout dialogue entre l'Occident et l'Islam politique, le Hamas, le Hezbollah, les Frères Musulmans et le Jamaat e-Islami insistent pour dire que cette reconnaissance doit être le point d'arrivée du processus politique — pas son point de départ.

Ils ont indiqué avec force et correctement que l'insistance de l'Amérique sur la reconnaissance d'Israël n'a jamais été le préalable à tous les autres dialogues qui ont précédé : Les Etats-Unis et ses alliés ont maintenu les relations avec le Président Abdul Nasser, le Président Hafez al-Assad, le Roi Fahd ibn Abdul Aziz et le Roi Hussein (et ont même envoyé des armes à Téhéran), lorsque l'Egypte, la Syrie, l'Arabie Saoudite, la Jordanie (et l'Iran) refusaient non seulement de parler aux dirigeants israéliens, mais juraient de détruire leur Etat. En fait, les Etats-Unis ont maintenu des relations diplomatiques avec ces nations, précisément parce qu'ils pensaient que cela pourrait mettre fin à leur conflit avec Israël. Dans deux cas - avec l'Egypte et la Jordanie - cela a marché.

L'argument selon lequel "les choses ont changé après le 11 septembre 2001" semble presque pervers. Le Hamas, le Hezbollah, les Frères Musulmans et le Jamaat e-Islami (de même que la Syrie et l'Iran) ont dénoncé cette attaque, exprimé leur soutien à la guerre des Etats-Unis contre al-Qaïda et même, dans le cas de Téhéran, offert le droit d'atterrissage d'urgence en Iran aux hélicoptères de sauvetage américains en mission en Afghanistan.

Les dirigeants avec lesquels nous avons parlé sont offensés par les affirmations selon lesquelles ce qu'ils appellent leur "résistance contre l'agression israélienne" aurait conduit à des charges récurrentes d'antisémitisme. "Nous ne nous battons pas contre les Juifs", ont soutenu régulièrement les dirigeants du Hamas. "Notre différent est avec Israël."

Dans le cas du Hezbollah, plusieurs de nos délégués ont indiqué que la chaîne de télévision du Hezbollah, Al-Manar, avait ouvertement diffusé un "documentaire" sur les "Protocoles des Sages de Sion" - une invention chrétienne et non pas musulmane. Les références à ce "documentaire" furent accueillies par une reconnaissance embarrassée de la part de notre interlocuteur du Hezbollah : "Je ne savais pas qu'il allait être diffusé avant que je ne le voie", a-t-il déclaré. "Je suis désolé qu'il ait été diffusé". Plusieurs de nos délégués ne furent pas impressionnés par cette excuse : "Cela ne le rend pas OK", a dit l'un d'eux.

Les affirmations, selon lesquelles Al-Manar diffuse régulièrement des enregistrements vidéo "antisémites" montrant des "martyrs" musulmans en train de se réjouir, avec en toile de fond la Mosquée Al-Aqsa de Jérusalem, a cependant déclenché une vive réfutation : "Ces vidéos que nous diffusons ne sont pas anti-juives, n'appellent pas à la destruction de la religion juive et ne sont pas antisémites. Nous avons le droit de chanter les louanges de ceux qui se sacrifient pour notre défense. Vous faites la même chose."

Les mêmes revendications sont faites par le Hamas. Lors de notre premier échange en mars 2005, les dirigeants du Hamas étaient accusés de soutenir l'antisémitisme en incluant "Les Protocoles" sur leur site internet. Nos interlocuteurs semblaient plus déconcertés qu'offensés par cette accusation, comme s'ils n'avaient pas conscience de cette diffusion. Mais ils ont promis d'enquêter sur cette affirmation.

En mars de cette année ; le dirigeant du Hamas, Oussama Hamdan, a répondu à cette accusation en faisant remarquer que le site du Hamas auquel se référait notre accusation initiale était en réalité la propriété d'une entreprise du Caire, qui l'avait conçu, et qui n'était pas affiliée au mouvement. La direction du Hamas, a-t-il déclaré, "travaillait à résoudre ce problème". Au moment où nous écrivons ce dossier, le site internet offensant (hamasonline.com) avait été remplacé par un site internet sans intérêt qui comprenait des liens vers un article anti-Hamas et les "Jewish Singles" [rencontres entre célibataires juifs].

Il ne semble pas non plus que la charte du Hamas, dans laquelle il appelle à la destruction d'Israël soit immuable : "Ce n'est pas le Coran, elle peut être amendée", a déclaré un dirigeant du Hamas.

Pourtant, les accusions d'antisémitisme contre le Hamas ont proliféré. Dans un récent article du New Yorker, David Remnick fustigeait le Hamas qui ne cache pas ses liens avec la tradition religion musulmane dictant que le territoire de la Palestine fait partie du waqf islamique - la dotation promise par Dieu aux Musulmans - et que "renoncer à toute partie de cette terre" est "interdit". [7]

Mais le Hamas n'est pas le seul mouvement politique basé sur la religion qui revendique que toute la Palestine leur a été donnée par Dieu. Pour les Juifs, de même que pour le mouvement sioniste, il y a une croyance religieuse parallèle selon laquelle la Terre d'Israël a été donnée aux Juifs jusqu'à la fin des temps - de la Mer Méditerranée au Jourdain, du Sud de la Syrie à la péninsule du Sinaï. La création de l'Etat Juif sur tout Eretz Yisrael (une phrase incluse dans "La Déclaration de l'Etablissement de l'Etat d'Israël", lue au public par David Ben Gourion le 14 mai 1948) a toujours été une partie fondamentale des aspirations juives, devant être réalisée "pendant le règne de Dieu", comme l'avait décrit un récent visiteur américain à un dirigeant du Hamas.

Le Hamas a peu de problèmes avec de telles aspirations, tant qu'elles ne se traduisent pas par des implantations de colonies et des confiscations de territoire, qui contrarient le "travail de Dieu" et nient la nature eschatologique des croyances religieuses.

Il est aussi improbable que le Hamas désavoue ses aspirations à créer un Etat musulman sur l'ensemble de Palestine qu'Israël cesse d'appeler la Cisjordanie "la Judée et la Samarie" - des descriptions géographiques que les Palestiniens considèrent comme incendiaires et, prétendent-ils, la preuve qu'Israël est consacré à réaliser ses aspirations religieuses décrétées.

Tous ceci peut sembler de l'ergotage. Mais la vraie question subsiste : Est-il possible que les dirigeants de l'Islam politique reconnaissent Israël, qu'ils acceptent de vivre en paix avec un Etat juif, établi en plein milieu du waqf musulman ?

Sur cette question, tous les dirigeants islamiques semblent unis : "La fin du conflit israélo-palestinien est entre les mains de nos frères en Palestine", a déclaré Nawak Moussaoui. "Lorsqu'ils diront que ceci est fini, ce sera fini". Les dirigeants des autres groupes que nous avons rencontrés sont d'accord, disant que si leur soutien à la Palestine est constant et qu'il n'est pas remis en cause, cela ne sert à rien "d'être plus palestinien que les Palestiniens".

D'un autre côté, pour les Etats-Unis et leurs alliés, la "reconnaissance" d'Israël - et pas la participation dans des élections libres, ouvertes et honnêtes - est une nécessité pour accepter dans la communauté des nations un gouvernement conduit par le Hamas. Et, pour le Hamas, la reconnaissance d'Israël n'est pas une abstraction politique pro forma, c'est une question absolument cruciale. Ils font remarquer que la "reconnaissance" relève du domaine des Etats et que, par conséquent, la reconnaissance d'Israël devrait arriver lorsqu'il y aura un Etat palestinien qui représente la volonté du peuple palestinien et qui bénéficiera de la même situation internationale que l'Etat d'Israël. Les dirigeants du Hamas pensent aussi que la simple "reconnaissance" d'Israël ne produira aucun changement tangible dans le statut des Palestiniens, et encore moins dans celui du Hamas - que la réponse des Etats-Unis sera (ainsi qu'un dirigeant du Hamas l'a dit, imitant un dirigeant américain) : "Parfait, mais cela ne suffit pas, Maintenant, vous devez..."

Dans leurs déclarations les plus récentes, les dirigeants du Hamas ont été assez insistants : La reconnaissance d'Israël dépend de la reconnaissance des droits des Palestiniens. Cela revient à dire que le Hamas considèrera la reconnaissance d'Israël lorsque Israël acceptera les résolutions des Nations-Unies, lui demandant de se retirer des territoires occupés en 1967. Dit simplement : les mesures prises en Cisjordanie par Israël, sans le consentement palestinien, sont illégales ; et toute future négociation avec Israël doit prendre comme point de départ la situation d'avant 1967.

En fait, cela reflète la position que le Président Bush a exprimée le 26 mai dernier, dans un discours prononcé à la Maison Blanche, lors d'une visite du Président Mahmoud Abbas : "Tout accord sur un statut final doit être atteint par les deux parties", a déclaré Bush, "et les modifications des lignes de l'Armistice de 1949 doivent être mutuellement acceptées".

Les mots de Bush sont d'une importance absolue. Si les Palestiniens n'acceptent pas les frontières finales proposées par Israël, le conflit ne sera pas résolu. En effet, s'ils ne l'aiment pas, les Palestiniens ont le droit de veto sur la proposition israélienne d'un statut définitif - et ainsi, de maintenir, avec un tel veto, leur réticence à aboutir à un règlement définitif avec Israël. Donc, Bush est d'accord avec les Islamistes : le conflit israélo-palestinien sera terminé lorsque les Palestiniens accepteront qu'il le soit. Et pas avant.



Attaque en règle de la modération


L'inflexibilité apparente du conflit israélo-palestinien a été exacerbée par l'insistance de l'Amérique, pour que ses alliés en Europe et dans la région retirent leur financement au nouveau gouvernement palestinien jusqu'à ce que le Hamas reconnaisse Israël (et renonce au terrorisme, et désarme, et...).

En plus de l'échec de l'Amérique à prévoir la défaite d'Ayad Allaoui dans les élections irakiennes, à prévoir la victoire électorale du Hamas et à isoler le Hezbollah, nous pouvons ajouter un autre échec : celui de Condoleeza Rice à obtenir le soutien de l'Egypte et de l'Arabie Saoudite, pour qu'ils se tiennent aux côtés des Etats-Unis dans leur refus de financer l'Autorité Palestinienne conduite par le Hamas. Cette demande a été rejetée bruyamment et de façon retentissante par Hosni Moubarak et le Roi Abdallah.

Au lieu d'isoler le Hamas, les Etats-Unis se sont eux-mêmes isolés : non seulement le Président Poutine a été l'hôte d'une visite à Moscou des dirigeants du Hamas, plusieurs pays européens (de même qu'un nombre croissant de responsables israéliens) suggèrent à présent de façon discrète un réexamen, du fait qu'ils sont identifiés au programme des Etats-Unis pour la région, et cherchent des moyens de parler aux dirigeants islamistes, dont la légitimité est le résultat d'un mandat populaire.

Les différences d'approche ne reflètent pas seulement la critique continuelle de l'Europe à la décision de l'administration Bush de façonner une "coalition des volontaires" pour envahir l'Irak. Ces différences sont enracinées dans les réalités géographiques : l'électorat minoritaire le plus important et le plus puissant en Europe est constitué des Musulmans. La décision de l'Europe de répondre d'une manière plus positive aux préoccupations islamistes est aussi, assez visiblement, le résultat des vastes émeutes musulmanes en France, de l'incendie d'ambassades européennes dans le monde arabe et de l'admission par les dirigeants européens qu'ils doivent prendre des mesures pour combattre l'intolérance musulmane dans leurs propres sociétés. Tandis que les dirigeants européens ont initialement défendu le droit d'un journal danois de publier des dessins caricaturant Mahomet, leurs actions les plus récentes trahissent leur inconfort avec leur défense de la publication de ces caricatures pour cause de la valeur occidentale de la "liberté d'expression" — valeur qui fut autrefois citée comme une juste défense du "droit" de Julius Streicher de publier des caricatures antisémites virulentes dans Der Sturmer[8]

Lorsque l'on discute des réalités du Proche-Orient, on effleure inévitablement l'appel de George W. Bush à une plus grande démocratie dans la région. Cette vision a été irrémédiablement ébranlée par les imprécations de la Secrétaire d'Etat Condoleeza Rice, selon lesquelles les Etats-Unis ne traiteront jamais avec une Palestine dirigée par le Hamas, qu'il soit élu ou non. La tournée de conférences au Proche-Orient, effectuée par Rice, n'est pas seulement la preuve la plus récente de l'incapacité de l'administration Bush — ou peut-être de sa réticence — à faire la différence entre les groupes islamistes, elle menace de saper définitivement le pilier central du message de l'Amérique aux Musulmans, de l'Egypte au Pakistan, selon lequel la démocratie apporte le meilleur espoir pour la réalisation des rêves des peuples. Ce message à propos de la démocratie est mis à mal par la politique étasunienne, qui pousse, sans s'en rendre compte, les modérés du Proche- et du Moyen-Orient dans les bras des takfiris de la région — ceux qui considèrent tout compromis avec l'Ouest comme une apostasie.

Plus spécifiquement, la défaillance de l'Amérique à parler à ces groupes — ou simplement de les écouter avec attention —, qui dépendent pour leur légitimité sur le soutien de leurs électorats, enverra le balancier de la révolution islamiste bien au-delà des vues énoncées par le Hamas, le Hezbollah, les Frères Musulmans ou le Jamaat e-Islami. Cela s'est déjà produit.

En 1792, les architectes de la Révolution Française se sont retrouvés sous le feu des attaques. Pendant trois ans, les dirigeants de la Gironde — Jacques-Pierre Brissot, Marguerite-Elie Guadet et Pierre-Victurnien Vergniaud — avaient servi d'avant-garde pour le changement national. La Gironde représentait les classes professionnelles françaises : hommes d'affaires, universitaires, avocats et écrivains. Ils étaient vus comme les défenseurs de l'autorité et de l'ordre. Les transformations dont ils sont les auteurs étaient à couper le souffle : ils avaient fait tomber la préférence aristocratique, réuni une convention nationale et rendu le roi responsable devant le peuple. Mais en été 1792, ces trois dirigeants de la Gironde et 18 de leurs collègues furent purgés de la convention, jugés par un Tribunal Révolutionnaire et guillotinés sous les huées du peuple parisien. Leur péché ? Non seulement ils s'étaient opposés aux "Enragés" — ces "fous" révolutionnaires du Club des Jacobins de Paris qui "réduiraient la France en cendres" — ils ont exprimé leur admiration pour le gouvernement anglais, avec ses élections et sa Chambre des Communes.

Le glissement de la modération vers la terreur, qui a saisi la France en 1792, est effroyablement familier à tout observateur perspicace des relations de l'Amérique avec l'Islam, depuis le 11 septembre 2001. Assommé par l'attaque contre ses villes et ses institutions, le gouvernement des Etats-Unis a riposté à juste titre à al-Qaïda, détruisant une grande partie de son réseau, interdisant son financement et identifiant et emprisonnant ses supporters. Les Etats-Unis étaient soutenus par l'ensemble de la planète. Alors qu'il n'aurait pas fallu beaucoup de sophistication politique au Premier ministre britannique William Pitt pour faire la différence entre la Gironde et les Jacobins, sa défaillance à le faire — écartée par la description qu'il a faite des Girondins comme "régicides"qui fut suivie par la mobilisation de l'armée britannique — les envoyèrent à l'échafaud. À l'instar du raide et inflexible Pitt, qui ne voyait pas beaucoup de différence entre les Girondins et leurs ennemis sur leur gauche, l'administration Bush a mis dans le même panier les revivalistes musulmans, qui admirent la démocratie et la réforme et les veulent pour eux, et les révolutionnaires du Proche- et du Moyen-Orient — qui veulent réduire la région en cendres.

Un exemple historique plus récent montre comment les Etats-Unis et l'Ouest pourraient trouver un moyen de sortir de ce bourbier. En 1947, le président des Etats-Unis, Harry Truman, ordonna à la CIA de financer les mouvements socialistes européens qui soutenaient la démocratie. Ce n'était pas parce qu'il était "indulgent avec le communisme" ou qu'il était un "compagnon de route" (l'accusation portée à l'époque) qu'il l'a fait, mais parce qu'il était capable de faire la différence entre ces mouvements européens qui croyaient en la démocratie et ceux qui n'y croyaient pas. Le calcul de Truman était que si les socialistes européens étaient marginalisés, cela les jetterait dans le camp communiste. La stratégie de Truman, qui s'est déroulée sur plusieurs dizaines d'années, a marché — les marxistes européens modérés se sont éloignés de leurs coreligionnaires plus révolutionnaires et plus violents.

Or donc, si le fait de parler ou même de passer des accords avec le Hezbollah, le Hamas, les Frères Musulmans et le Jamaat e-Islami peut sembler être une apostasie pour certains, les inclure sur la même liste que celle des organisations proscrites, comme al-Qaïda, confond ces groupes ouverts à adopter les valeurs que nous épousons avec ceux avec lesquels il ne peut y avoir aucune conciliation. Être capable de différencier les mouvements et les courants politiques et les exploiter pour notre bénéfice, afin de répandre la démocratie, n'est pas faire un pacte avec le diable, cela s'appelle la diplomatie — et en son centre se trouve la disposition à parler à des groupes et à des partis politiques pour trouver un terrain commun afin de combattre un ennemi commun.



Les nouveaux Jacobins


Les Etats-Unis et leurs alliés européens ont déclaré la guerre au terrorisme. Pourtant, les politiques que l'Ouest a instaurées dans cette guerre ne conduisent pas à plus de sécurité pour ses citoyens ou ses sociétés. Au contraire, en échouant à faire la différence entre les "revivalistes" et les "révolutionnaires", entre ceux qui sont disposés à soumettre leur programme au suffrage de leur peuple et ceux qui ne le veulent pas — jamais — l'Ouest pousse inexorablement cette grande majorité silencieuse dans les bras des takfiris, dans les bras des Jacobins de l'Islam.

L'incapacité de différencier le dirigeant du Hamas Khaled Meshal du dirigeant d'al-Qaïda Oussama ben Laden, le chef du Hezbollah Hassan Nasrallah de l'extrémiste jordanien Abou Moussab al-Zarqaoui, est la défaillance à différencier ceux qui cherchent une conciliation avec l'Ouest de ceux qui travaillent sans relâche et sans compromis à un clash. La solution n'est pas seulement de commencer à parler à l'Islam politique — "nous ne voulons pas que vous parliez", nous a dit un dirigeant du Hamas, "nous voulons que vous écoutiez" — mais plutôt de commencer le nécessaire processus de remise en cause de nos propres affirmations : qu'"ils" sont "tous les mêmes". Si nous ne sommes pas capables de commencer ce travail vital maintenant, nous verrons bientôt la Mecque "brûler". Et ça ne s'arrêtera pas là.

Le plus surprenant, peut-être, sur ce que nous avons appris dans notre "exercice d'écoute mutuelle", n'est pas que nos vues sont radicales, mais qu'elles confortent les meilleurs instincts de la société occidentale, y compris ceux de George W. Bush. Dans un discours devant l'Institut Républicain International en mai dernier, le président des Etats-Unis a exposé sa vision de la démocratie au Proche- et au Moyen-Orient :

" Aujourd'hui, nous sommes en grande partie focalisés sur le grand Moyen-Orient, parce que je comprends que les 60 ans pendant lesquels les nations occidentales ont excusé le manque de liberté dans cette région et s'en sont accommodées ne nous ont pas rendus plus sûrs. Si le [grand] Moyen-Orient reste une place où la liberté ne s'épanouit pas, il restera un endroit de stagnation et de ressentiment et de violence prête à être exportée.

"Les Etats-Unis ont adopté une nouvelle politique, une stratégie pour faire avancer la liberté au [grand] Moyen-Orient ; une stratégie qui reconnaît que le meilleur moyen de vaincre cette idéologie, qui utilise l'arme de la terreur, est de répandre la liberté et la démocratie".

Nous sommes d'accord.

notes :

[1] "Le Président Bush rencontre des dirigeants européens", Maison Blanche, le 2 mai 2002.

[2] "Déclarations et Réponses aux Questions de la après l'Achèvement des Pourparlers Russo-Azerbaïdjanais", Moscou, le 6 février 2004.

[3] Font partie du conseil d'administration de l'ACPC [American Committee for Peace in the Caucasus] : Elliott Abrams, Kenneth Adelman, Frank Gaffney, Max Kampelman, William Kristol, Richard Perle, Norman Podhoretz et James Woolsey, parmi d'autres.

[4] "Donnez au Tchétchènes une terre à eux !", Richard Pipes, New York Times, 9 septembre 2004.

[5] "Passez un accord avec al-Da'wa et sa légitimité controversée", Mahan Abaden, Daily Star (Beyrouth), le 3 juillet 2004.

[6] "Fitna-I Takfir" (La malice du Takfir), Maulauna Maudoudi, Tarjuman al-Quran, mai 935.

[7] "Le Jeu de la Démocratie", David Remnick, The New Yorker, 27 février 2006.

[8] Julius Streicher (1885-1946) Instituteur, puis officier en 1914-1918, violemment antisémite, il rencontre Hitler dès 1921. Il était alors le responsable de l'extrême droite de Franconie, ce qui contribua à faire de Nuremberg une ville phare du Parti Nazi. Il participe au putsch manqué de Munich en novembre 1923. Il fut le directeur du journal antisémite Der Stürmer de 1923 à 1945. Gauleiter nazi de Franconie (1925-1940), député au Reichstag en 1933, connu pour ses violences verbales contre les Juifs. Tombé en disgrâce durant la Seconde guerre mondiale, il est jugé à Nuremberg — ville dont il avait fait un bastion nazi — et condamné à la pendaison en 1946.


FIN DE LA DEUXIÈME PARTIE

Traduction : Jean-François Goulon

Sources : QuestionsCritiques

Posté par Adriana Evangelizt



Publié dans CONNEXION ISRAEL USA

Pour être informé des derniers articles, inscrivez vous :
Commenter cet article