Sharon, le lion et le renard

Publié le par Adriana Evangelizt

LE LION ET LE RENARD

par Elie Barnavi

L'ancien ambassadeur d'Israël en France témoigne en historien des multiples visages du grand fauve politique qu'était Sharon« Pendant trente-cinq ans, je lui en ai voulu. J'exécrais en lui l'ennemi de la paix. Puis, il y a deux ans, s'est produite une mystérieuse métamorphose... »

Dr Jekyll and Mr Hyde


Il serait indécent de dresser le bilan de la vie d'un homme qui, au moment où j'écris ces lignes, se bat contre la mort. Je ne suis d'ailleurs pas certain d'être le mieux placé pour cela, ni comme historien ni comme témoin : l'historien est trop proche, le témoin trop lointain. En effet, je n'ai jamais été un ami politique de Sharon ni, encore moins, un de ses familiers. Avant de prendre mes fonctions d'ambassadeur à Paris, sous le gouvernement Barak, je crois bien que je n'avais jamais eu l'occasion de lui adresser la parole. J'avais bien failli l'écraser une fois à Tel-Aviv, au volant de ma voiture, alors qu'il traversait imprudemment une rue encombrée ; mais ce fut notre seule rencontre, et pas vraiment concluante. En l'accueillant à Paris, en mai 2001, je lui ai raconté cette vieille histoire, dont il ne se souvenait évidemment pas. « Vous avez eu de la chance, m'a-t-il dit, il ne serait pas resté grand-chose de votre voiture. »

Si je rappelle cet incident sans importance, c'est parce qu'il m'a toujours semblé révélateur de Sharon, dans son double rôle de Dr Jekyll et Mr Hyde. L'un, brutal et volontiers oublieux des lois. L'autre, charmeur et courtois, qui a tourné la tête en entendant le crissement de mes pneus et m'a adressé un large sourire, en écartant les bras dans un geste comique d'impuissance coupable. Plus intéressant au regard de l'histoire : l'un a couvert les territoires occupés de colonies et, au nom de la lutte contre le terrorisme, a détruit systématiquement les infrastructures palestiniennes ; l'autre a pris l'initiative du « désengagement », l'a menée à bon terme dans des conditions qui en auraient découragé plus d'un, et permis ainsi aux Palestiniens, pour la première fois dans leur histoire, de disposer d'un territoire souverain.

Come-back

 
N'en déplaise aux mânes de Hegel et de Marx, en politique, la chance joue son rôle, parfois déterminant. Encore faut-il savoir la saisir. Affaire de vertu, comme disait Machiavel, dans l'acception païenne où l'entendaient les hommes de la Renaissance. Et de la « vertu » machiavélienne, Sharon en avait plus que quiconque, lui qui savait être tantôt renard et tantôt lion. La cécité politique d'Arafat et des siens et l'insignifiance de ses adversaires, droite et travaillistes confondus, ont permis à Sharon d'effectuer le come-back le plus spectaculaire de l'histoire du pays, sinon des démocraties parlementaires. Un homme vilipendé, honni, destitué de son poste de ministre de la Défense sur décision judiciaire, qui se retrouve dix ans plus tard Premier ministre, qui dit mieux ? Mais c'est grâce à ses propres qualités, ou plutôt à ce mélange sui generis de qualités et de défauts qui fait les grands fauves politiques, qu'il a su mieux que quiconque s'accrocher au pouvoir comme son compère Peres : s'en servir pour promouvoir un véritable programme de gouvernement. Car le baroudeur familier des coups de main audacieux et parfois sanglants, le général rebelle à l'autorité, le politicien tortueux prêt à entraîner son pays dans des aventures insensées pour assouvir son ambition, tous ces Sharon-là, qui ont défrayé un demi-siècle durant la chronique militaire, politique et judiciaire du pays, ont fini par s'effacer derrière l'homme d'Etat. Parvenu au sommet, sa soif de reconnaissance enfin étanchée, il a su alors prendre la vraie mesure des intérêts du pays. Cela nous a valu le désengagement de Gaza et du nord de la Cisjordanie, simple prélude à un vaste mouvement de retrait des territoires occupés destiné à fixer une fois pour toutes les frontières de l'Etat hébreu.

« Seul Sharon le peut »


Et ses compatriotes l'ont suivi, lui assurant depuis une popularité extraordinaire. Non qu'ils fussent dupes, ils le savaient corrompu, et ils le proclamaient dans tous les sondages. Mais ils le savaient aussi habile et pragmatique, un vrai chef à l'esprit clair et aux nerfs d'acier. C'est ainsi que son slogan électoral - « Seul Sharon le peut » - a fini par s'imposer comme une évidence. Seul Sharon peut quoi ? Eh bien, seul Sharon peut cogner lorsqu'il le faut, tout en dégageant le pays du bourbier des territoires. Le guerrier rassurait, le politique offrait l'espoir d'une paix enfin à portée de la main. La paix et la sécurité, la formule miracle pour atteindre le coeur des Israéliens.


Sharon quitte la scène à un très mauvais moment. Bien sûr, c'eût été pire encore avant le désengagement. Mais l'homme n'avait pas terminé sa tâche, ni fini de nous étonner. Si l'histoire n'est pas qu'un conte sans queue ni tête raconté par un idiot, autrement dit si elle a une logique, il faut tout de même des hommes d'exception pour la faire accoucher. Sharon était devenu un de ceux-là.

Né en 1946 à Bucarest, Elie Barnavi émigre en Israël en 1961. Ancien ambassadeur d'Israël en France de 2000 à 2002, membre fondateur du Musée de l'Europe à Bruxelles, il est historien. Il a consacré plusieurs livres aux guerres de Religion du XVIe siècle et au judaïsme. Derniers livres parus : « la France et Israël, une affaire passionnelle » (Perrin) et « Lettre ouverte aux Juifs de France » (Stock-Bayard).

Sources: NOUVEL OBSERVATEUR

Posté par Adriana Evangelizt

Publicité

Publié dans ARIEL SHARON

Pour être informé des derniers articles, inscrivez vous :
Commenter cet article