André Gluksmann, l'indigné des sévices
L'indigné des sévices
par Patrick Besson
André Glucksmann s'indignait récemment que l'on s'indignât des 28 morts de Cana davantage que l'on ne s'indigne des « 200 000 massacrés du Darfour » ou des enfants tués « par dizaines de milliers » en Tchétchénie par l'armée russe. Le philosophe est un spécialiste de l'indignation. On le trouve donc sur son terrain préféré. Il est né indigné, a vécu indigné, mourra indigné. Parmi ses sujets d'indignation, depuis maintenant une cinquantaine d'années : le communisme, le PS, le pacifisme, le terrorisme (à l'exception miraculeuse du terrorisme tchétchène), les opposants à l'intervention américaine en Irak, etc. L'indigné se place étymologiquement du côté de la dignité. S'indigner consiste à rejeter dans l'indignité les gens qui nous indignent, par conséquent à les chasser du bien où l'on trône avec notre dignité pour les rejeter dans le mal où ils pourriront avec les autres indignes. C'est une arme idéologique qu'ont utilisée avant André Glucksmann tous les dictateurs. L'indignation a beaucoup servi aux inquisiteurs de l'Eglise catholique ainsi qu'aux révolutionnaires et contre-révolutionnaires français. Et russes. Staline par Boukharine ? Indigné. Octave par Marc-Antoine ? Indigné. Hitler par les bombardements américains sur Berlin ? Indigné. S'indigner, c'est se hisser sur le socle de la morale pour faire, à l'aide du pathos, la loi idéologique et politique, celle-ci consistant le plus souvent à couper des têtes et à remplir les prisons. L'indignation, loin d'être la marque d'un coeur sensible, est celle d'une volonté de surpuissance.
Mais revenons à M. Glucksmann, qui, pour la défense d'Israël, recourt à un argument des plus curieux. Puisqu'on ne s'est pas indigné des crimes contre l'humanité commis par des non-juifs, semble-t-il dire, pourquoi s'indigne-t-on des crimes contre l'humanité commis par des juifs ? Il y aurait donc actuellement, si je suis le raisonnement d'André, des crimes contre l'humanité commis par les juifs. Au Liban. Alors là, c'est simple, il n'y a pas à tortiller. Il faut tout de suite alerter le Tribunal pénal international pour qu'il mette en route les procédures habituelles en cas de crimes contre l'humanité. D'autant qu'ils n'en peuvent plus, là-haut, avec leurs Serbes, ça va faire bientôt dix ans que ça dure, c'est trop. Le folklore balkanique a perdu tout son charme pour le juge de La Haye. Il a besoin de quelque chose de nouveau. Cette chose est toute trouvée par Glucksmann : Ehoud Olmert. L'homme qui, comme Slobodan Milosevic au Kosovo, commet des crimes contre l'humanité au Liban. Du coup, Louise Harbour pourrait reprendre un peu de service et Carla del Ponte revenir sous l'éclat des projecteurs. Ça redorera un peu son blason depuis le temps qu'elle court sans succès derrière Radovan Karadzic et Ratko Mladic, ces machos. Ça en deviendrait vexant.
La fin de l'article est bien meilleure - et surtout moins embarrassante pour le Premier ministre israélien -- que le début. Je crois même que, pour la première fois de ma vie, je me retrouve d'accord avec Glucksmann. Le problème des guerres : on finit par ressembler à son ennemi. Les adversaires déteignent l'un sur l'autre. Exemple : quand Tsahal utilise les méthodes du Hezbollah, ne devient-elle pas le Hezbollah ? Seul moyen de préserver son identité ? La paix. Pour ça que les génies l'aiment autant. André reproche à notre presse, à nos intellectuels et à nos hommes politiques de considérer le Moyen-Orient comme le centre du monde alors que le monde n'est fait que de centres où l'on s'entre-tue tout aussi bien. Pensée déjà développée par moi dans Le Point n° 1765(« Une journée sans »). En mieux, évidemment
Sources : LE POINT
Posté par Adriana Evangelizt