LA PAIX MANQUEE

Publié le par Adriana EVANGELIZT

Proche-Orient, la paix manquée

par Alain Gresh

« Le problème des réfugiés palestiniens est central dans les relations israélo-palestiniennes. Sa solution globale et juste est essentielle pour créer une paix durable et moralement irréprochable (...). L’Etat d’Israël exprime solennellement sa tristesse pour la tragédie des réfugiés palestiniens, leurs souffrances et leurs pertes, et sera un partenaire actif pour clore ce terrible chapitre ouvert il y a cinquante-trois ans (...).  »

Incrédule, un dirigeant palestinien poursuit la lecture du document qui vient d’être transmis à sa délégation par les représentants isréliens. La scène se passe à Taba, une station balnéaire sur le golfe d’Akaba, au début de l’année 2001. Dans cette enclave de 1 kilomètre carré restituée à l’Egypte par Israël en 1988, à la suite d’un long contentieux, sont enfermés depuis le 21 janvier représentants israéliens et palestiniens pour tenter de « sauver la paix ».

« Malgré son acceptation de la résolution 181 de l’Assemblée générale des Nations unies de novembre 1947 [qui recommande le partage de la Palestine en deux Etats, l’un juif, l’autre arabe], l’Etat d’Israël naissant a été entraîné dans la guerre et l’effusion de sang de 1948-1949, qui ont fait des victimes et provoqué des souffrances des deux côtés, y compris le déplacement et l’expropriation de la population civile palestinienne devenue ainsi réfugiée (...).  »

« Un règlement juste du problème des réfugiés palestiniens, en accord avec la résolution 242 du Conseil de sécurité des Nations unies, doit conduire à l’application de la résolution 194 de l’Assemblée générale des Nations unies (...). »

Le dirigeant palestinien se souvient de ses réactions quand il achève de prendre connaissance de ce papier. « je suis partagé entre deux sentiments : la joie de cette percée significative dans les négociations et la tristesse parce que je suis convaincu qu’il est déjà trop tard. » Pour la première fois, en effet, Israël reconnaît qu’il a été en partie responsable du drame des réfugiés palestiniens, accepte de contribuer directement à la solution du problème et affirme que celle-ci doit conduire à l’application de la résolution 194 de l’Assemblée générale des Nations unies, confirmée tous les ans depuis décembre 1948 et qui stipule notamment qu’« il y a lieu de permettre aux réfugiés qui le désirent de rentrer dans leurs foyers le plus tôt possible et de vivre en paix avec leurs voisins ». Ce document israélien, publié ici pour la première fois (lire le texte intégral), parmi d’autres, et les conversations avec de nombreux protagonistes attestent les progrès accomplis durant les mois de tractations qui ont suivi l’échec du sommet de Camp David de juillet 2000.

Toutefois, chacun des participants de Taba sait que plus rien ne peut prémunir M. Ehoud Barak contre la déroute aux élections du 6 février 2001 : dans les sondages, il se traîne derrière M. Ariel Sharon, avec un handicap de plus de 20 %. Et, en effet, quelques jours après, le responsable des massacres de Sabra et Chatila, ce faucon impénitent, devient premier ministre.

Sept mois plus tard, le fossé entre les deux peuples semble ne jamais avoir été aussi profond et la paix jamais aussi éloignée. La répression contre les Palestiniens culmine à des cimes inégalées. Chaque jour leur apporte son lot de morts et d’invalides, de maisons détruites et de champs dévastés. Les incursions israéliennes dans les territoires ont réduit encore le contenu de l’autonomie. Le blocus des villes et des villages, moins spectaculaire que les bombardements des avions F-16, affame une population confinée dans la misère, étouffant dans des enclaves éparpillées, isolées, coupées les unes des autres.

Les mauvais traitements, la torture - y compris celle d’enfants (1) -, les assassinats de responsables, les humiliations aux « points de contrôle » illustrent le martyre de toute une population en résistance contre l’occupation, lâchée par la communauté internationale. Dans ces conditions, on peut presque s’étonner que le pourcentage de soutien au Hamas et aux autres forces islamistes ne soit passé, en un an, que de 15 % à 25 % de la population.

En face, la peur a repris le dessus, alimentée par les attentats-suicides. Chacun, en descendant dans la rue, a peur pour lui, pour ses enfants. Insensibles aux souffrances de l’Autre, les Israéliens se sentent une nouvelle fois menacés, malgré leur immense supériorité militaire. Comment en est-on arrivé là, alors que, au début 2001, à Taba, on avait frôlé l’accord ?

Revenons en arrière. Pour l’écrasante majorité des Israéliens, en rejetant l’« offre généreuse » formulée lors du sommet de Camp David de juillet 2000, M. Yasser Arafat aurait, selon une formule de M. Ehoud Barak, « dévoilé son vrai visage »  ; en le soutenant, les Palestiniens auraient confirmé leur dessein caché de détruire Israël.

« Une offre généreuse » ? A quelle aune ? Sûrement pas à celle du droit international, qui impose à Israël de se retirer de tous les territoires occupés en 1967 et de démanteler toutes ses colonies, y compris celles de Jérusalem-Est. L’expression même en dit long : c’est celle d’un vainqueur, celle que le vaincu se doit de ratifier humblement. Elle exprime la vision d’une paix imposée par le plus fort au plus faible. Durant de longs mois, un tir de barrage médiatique a occulté cette réalité, faisant porter aux Palestiniens le fiasco du sommet.

Un an après, nous connaissons les détails de la rencontre de Camp David et ils exposent le caractère inique des offres israéliennes (2).

L’Etat palestinien concédé alors par M. Ehoud Barak ne disposait que d’une souveraineté limitée. La vie des Palestiniens continuait d’être subordonnée à l’occupant. 9,5 % de la surface de la Cisjordanie devaient être annexés et environ 10 %, le long du Jourdain, loués à « long terme » à Israël. Celle-ci était coupée pratiquement en trois par deux grands blocs de colonies, un long corridor permettant même un accès israélien direct à Kiryat Arba et au coeur de Hébron. Israël conservait le contrôle des frontières extérieures de l’Etat palestinien. Aucune solution n’était envisagée pour les réfugiés. Sur Jérusalem, en revanche, M. Ehoud Barak avait assoupli un inamovible dogme : il avait envisagé pour la première fois le partage de « Jérusalem unifiée », décrétée en 1967 « capitale éternelle » d’Israël. La ville pourrait devenir la capitale des deux Etats, même s’il restait encore à déterminer ce qui appartiendrait à chacun.

Le dialogue ne s’amorça pas à Camp David. Le premier ministre refusait de rencontrer M. Arafat en tête à tête, et le dirigeant palestinien se méfiait de son interlocuteur. Elu en mai 1999, M. Barak n’avait-il pas enterré pendant près d’une année le dossier palestinien pour négocier, en vain, avec Damas ? N’avait-il pas ajourné sine die le troisième redéploiement de troupes en Cisjordanie qu’il avait lui-même négocié ? N’avait-il pas refusé de transférer aux Palestiniens plusieurs villages autour de Jérusalem (Abou Dis, El Eyzaria, Sawahra et Anata), transfert pourtant approuvé par son gouvernement et le parlement ?

Plus généralement, la philosophie des propositions israéliennes à Camp David reflétait une certaine vision de la paix et des accords d’Oslo. Israël, gouvernement comme opinion publique, trouvait normal que l’on subordonne le droit des Palestiniens (à la dignité, à la liberté, à la sécurité, à l’indépendance, etc.) aux droits des Israéliens. On ne le rappellera jamais assez, les accords d’Oslo n’étaient pas un contrat de mariage entre deux époux égaux en droits et en devoirs, mais un arrangement entre un occupant et un occupé. Et l’occupant voulut imposer, à chaque étape et avec l’appui des Etats-Unis, son seul point de vue. Si une dizaine d’accords furent signés entre septembre 1993 et 2000, seule une faible proportion des obligations inscrites dans les textes sera appliquée, et souvent avec retard. « Aucune date n’est sacrée », proclamait Itzhak Rabin. Accumulés, les délais et les atermoiements useront la patience des Palestiniens...

Malgré tout, en dépit de tout, la population palestinienne continua, pendant de longues années, à croire que l’indépendance et la liberté scintillaient au bout du chemin. L’influence des organisations radicales et islamistes restait limitée. Mais, un an après la fin de la période prévue pour l’autonomie, les propositions israéliennes à Camp David attestent qu’Israël n’a pas abandonné l’idée d’un contrôle des Palestiniens. D’autant que, sur le terrain, la colonisation avance inexorablement.

Sans doute M. Barak sera-t-il surpris par le refus de M. Arafat à Camp David. Mesurant ses propositions à l’aune de ce qui semblait acceptable par la classe politique israélienne, méprisant le droit international, il pensait que les Palestiniens plieraient. Il est vrai que, depuis 1993, l’Autorité palestinienne était allée de concession en concession. Mais, cette fois, il s’agissait du statut définitif. Et M. Arafat avait prévenu : autant des reculs sur les accords intérimaires étaient possibles, autant la « solution définitive » ne pouvait se faire qu’en conformité avec la résolution 242 du Conseil de sécurité, qui demandait la fin de l’occupation de la Cisjordanie, y compris Jérusalem-Est, et de Gaza (3). Mais, rendus sourds par un sentiment de supériorité à l’égard des « colonisés », les responsables israéliens n’écoutaient pas...

Le refus de M. Arafat de céder sur les principes à Camp David rencontra un appui total de l’opinion palestinienne, qui prenait au sérieux le mot d’ordre « la paix contre les territoires ». Ce sommet déboucha donc sur un échec partiel. Fallait-il pour autant faire retentir les trompettes de l’apocalypse ? Les tractations se poursuivaient, des avancées étaient possibles.

Mais la patience de la population palestinienne avait dépassé ses limites. L’étincelle qui mit le feu aux poudres relevait de la cuisine électorale israélienne. Le 28 septembre 2000, M. Ariel Sharon s’imposait de manière provocatrice sur l’esplanade des Mosquées à Jérusalem. En autorisant cette excursion, M. Ehoud Barak espérait renforcer la position du dirigeant du Likoud face... à son rival de parti, M. Benyamin Nétanyahou. Dans la perspective d’élections anticipées, le premier ministre israélien préférait se retrouver en compétition avec M. Sharon, qu’il espérait pouvoir battre facilement. Mais les Palestiniens perçurent la « visite » comme une provocation et exprimèrent leur colère. En trois jours, alors qu’aucune arme n’avait été utilisée contre elle, l’armée israélienne abattait trente personnes et en blessait cinq cents. Les Palestiniens, sans aucune directive centrale, se révoltaient. Ils réclamaient la fin immédiate de l’occupation, ni plus ni moins. Ainsi s’amorçait la seconde Intifada d’une population palestinienne exaspérée par sept années d’atermoiements, de promesses non tenues, de rêves brisés.

« A prendre ou à laisser »

Bien que le gouvernement israélien porte la responsabilité première dans l’explosion, la direction palestinienne ne peut être totalement exonérée de la confusion qui s’installe à partir de l’été 2000. Marquée par les pratiques autoritaires de M. Yasser Arafat, bloquée par les luttes pour la succession, gangrenée par la corruption, elle a fait preuve d’une mortelle paralysie durant de longs mois (4). Elle n’a pas mesuré le danger que représentait la possible victoire de M. Sharon aux élections, attendant les derniers jours de la campagne pour presser les électeurs arabes israéliens - traumatisés par la terrible répression d’octobre 2000 - à se mobiliser. Elle n’a été capable ni de formuler clairement ses objectifs, ni de définir une stratégie, ni de développer une campagne médiatique pour répondre à la désinformation qui suivit le sommet de Camp David. Elle a avivé les craintes de l’opinion israélienne par quelques déclarations intempestives sur « le droit au retour » en Israël de chaque réfugié ou par l’expression de doutes sur le caractère sacré du mont du Temple pour le judaïsme. Convaincu que les Etats-Unis contrôlent 99 % des cartes de la négociation, M. Yasser Arafat a ignoré un facteur crucial : aucun accord n’est possible sans le soutien de l’opinion israélienne.

Mais les très sérieuses carences de l’Autorité n’effacent pas les droits des Palestiniens définis par les résolutions de l’ONU ; en 1990, personne n’a attendu une démocratisation du pouvoir koweïtien pour exiger la fin de l’occupation irakienne. Comme l’écrit Henry Siegman, chercheur au Council of Foreign Relations, un rejet, à supposer même qu’il soit injustifié, par M. Arafat d’une proposition israélienne « n’annule pas les droits des Palestiniens à la Cisjordanie et à Gaza, droits reconnus par la communauté internationale (5) ».

« A prendre ou à laisser. » C’est ainsi que M. Barak avait caractérisé ses offres à Camp David. Pourtant, il dut aller de l’avant, modifier une à une les « lignes rouges » intangibles qu’il avait tracées. Y aurait-il consenti sans la pression exercée par la seconde Intifada ? Comme le remarque M. Ami Ayalon, un ancien chef des services israéliens de sécurité intérieure (Shin-Beth), « les Palestiniens ont appris qu’Israël ne comprend que le langage de la force ». Pour sa part, l’OLP confirma qu’elle pouvait faire preuve de souplesse, à condition que les intérêts minimaux de son peuple soient préservés.

La rencontre de Taba de janvier 2001 marque le point le plus avancé des négociations entre les Palestiniens et l’équipe de M. Barak (voir la carte Propositions israéliennes, de Camp David (2000) à Taba (2001)). Dans le communiqué final du 27 janvier 2001, les parties affirmeront qu’elles n’avaient jamais été aussi proches d’un accord. Les documents élaborés sur les quatre principaux dossiers (territoire, Jérusalem, sécurité, réfugiés), les confidences d’importants protagonistes (6), confirment cette proclamation.

Tout d’abord, les deux parties ont reconnu que, en accord avec la résolution 242 du Conseil de sécurité, les lignes du 4 juin 1967 serviraient de base au tracé des frontières définitives : toute annexion par Israël de territoires palestiniens devrait être compensée. La délégation israélienne a proposé de rendre 94 % (7) de la Cisjordanie (comprenant environ 20 % des colons) et de céder l’équivalent de 3 % en territoires israéliens - les 3 % « manquants » étant équilibrés par le « passage sûr » qui relierait la Cisjordanie et Gaza, mais qui ne serait pas sous souveraineté palestinienne. Par rapport à Camp David, Israël a renoncé à la vallée du Jourdain, à Shilo, à l’est d’Ariel, et à quelques points plus isolés comme Kedumim et Bet El, ainsi qu’à une région au nord de la colonie de Modim (qui comprenait 50 000 Palestiniens) ; il a aussi accepté le départ des colons du coeur de Hébron et le démantèlement de Kiryat Arba, ainsi que de toutes les colonies en territoire palestinien.

La délégation palestinienne, pour sa part, a insisté sur le concept de « 100 % ». Comme elle l’expliquait, « dans une prison, 95 % de l’espace est pour les prisonniers - cellules, cafétéria, salles de gymnastique, infirmerie, etc. -, mais les 5 % restants sont tout ce qui est nécessaire aux gardiens de la prison pour continuer à contrôler les prisonniers (8) ». Elle a consenti à céder 2 % de la Cisjordanie (comprenant environ 65 % des colons), en échange de territoires d’une même valeur (les Israéliens offraient de céder des dunes de sable à Helutza, dans le désert du Néguev, aux confins de Gaza). L’évacuation devrait s’effectuer rapidement - trois ans selon Israël, dix-huit mois selon les Palestiniens.

Jérusalem ne serait pas divisée et deviendrait la capitale de deux Etats. Comme l’explique M. Yossi Sarid, le dirigeant du parti de gauche Meretz, et un des participants à Camp David, « nous étions d’accord sur le principe de la partition, conformément au plan Clinton (9), les quartiers juifs nous reviendraient, les quartiers arabes reviendraient aux Palestiniens ». Les Palestiniens exigeaient la souveraineté sur le Haram El Sharif (l’esplanade des mosquées), les Israéliens la voulaient sur l’ensemble du mur occidental (y compris le mur des lamentations). Diverses suggestions ont été examinées, dont celle de confier la souveraineté, pour une période limitée, aux cinq membres du Conseil de sécurité et au Maroc.

Sur la sécurité aussi, les positions ont convergé. Les Palestiniens ont concédé une limitation de l’armement de leur Etat, ainsi que l’installation, sous certaines conditions, de trois stations d’alerte israéliennes. La présence d’une force internationale sur les frontières a été acceptée.

Le drame des 3,7 millions de réfugiés palestiniens éparpillés entre la Jordanie, la Syrie, le Liban et les territoires autonomes représentait la pierre d’achoppement la plus embarrassante. Il a été au centre de nombreuses polémiques depuis l’échec de Camp David. M. Arafat ne cherchait-il pas à submerger Israël sous le flot de réfugiés ? Correspondant permanent de France 2 à Jérusalem, et témoin privilégié des négociations israélo-palestiniennes depuis septembre 1999 (10), Charles Enderlin rétorquait : « C’est une insulte à l’intelligence d’imaginer, comme l’affirme une certaine propagande, que les dirigeants palestiniens croyaient possible de conclure un accord de paix comportant le retour en Israël de 3,7 millions de réfugiés. La vérité est qu’ils ne pouvaient accepter de renoncer à cette revendication historique de l’OLP qu’en échange d’un Etat palestinien viable sur la quasi-totalité de la Cisjordanie et de Gaza, avec pour capitale la partie arabe de Jérusalem (11).  »

« L’humanité du camp adverse »

Les négociations de Taba lui don naient raison, mais suffit-il de dire la vérité pour être entendu ? MM. Nabil Chaath et Yossi Beilin, chargés de ce dossier des réfugiés, ont insisté tous deux sur les progrès accomplis. Les parties ont affirmé qu’une solution juste du problème des réfugiés conformément à la résolution 242 devait conduire à la mise en oeuvre de la résolution 194 de l’Assemblée générale ; elles ont avancé dans la formulation d’une analyse des origines du problème des réfugiés. A partir de ces principes, des solutions concrètes ont été élaborées. Cinq possibilités seraient offertes aux réfugiés : le retour en Israël ; le retour dans des territoires israéliens cédés par Israël à la Palestine ; le retour dans l’Etat palestinien ; l’installation sur leur lieu de résidence (Jordanie, Syrie, etc.) ; le départ pour un autre pays (plusieurs Etats, dont le Canada, ont déjà fait savoir qu’ils étaient prêts à accepter d’importants contingents de Palestiniens).

Tout en insistant sur le libre choix des réfugiés, les responsables palestiniens ont réitéré qu’ils ne voulaient pas mettre en cause le caractère juif de l’Etat d’Israël - caractère qu’ils ont reconnu lors de la déclaration d’indépendance de la Palestine adoptée au Conseil national de 1988. Comme le précise M. Yossi Sarid, la partie palestinienne a admis que « la décision finale pour le retour de tout réfugié en Israël est dans les mains israéliennes ». Israël a consenti au retour de 40 000 réfugiés sur cinq ans - auxquels s’ajouteraient ceux inclus dans le cadre du « regroupement familial » -, mais les Palestiniens ont rétorqué qu’une offre inférieure à 100 000 ne permettait pas d’avancer. Selon M. Yasser Abed Rabbo, ministre palestinien de la culture et de l’information, la détermination de ce nombre restait le dernier obstacle.

Les deux parties sont aussi tombées d’accord pour que la priorité soit accordée aux réfugiés du Liban, qui vivent dans les conditions les plus éprouvantes du fait de la politique discriminatoire du gouvernement de Beyrouth. Le texte israélien précise même : « L’Etat d’Israël reconnaît son devoir moral à la solution rapide de la condition des populations réfugiées des camps de Sabra et Chatila. »

Une commission internationale et un fonds international seraient rapidement mis en place pour dédommager les réfugiés. Enfin, les deux parties ont accepté le fait que la question de la compensation des juifs ayant quitté les pays arabes et s’étant installés en Israël ne relevait pas d’une discussion bilatérale (12).

Pourquoi n’a-t-on pas pu transformer ces avancées de Taba en accord ? Les deux protagonistes le savaient, il était déjà trop tard : les élections israéliennes étaient jouées. « Si celles-ci avaient été en mai, nous aurions pu conclure en deux ou trois semaines », insiste M. Yasser Abed Rabbo. De plus, M. Barak hésitait, tergiversait, suspendait les négociations, les reprenait, revendiquait la souveraineté sur l’ensemble de la vieille ville. M. Nabil Chaath se souvient des « pressions exercées par les "moralistes" du gouvernement israélien, menés par Abraham Burg, qui affirmaient que les électeurs soupçonneraient Barak d’avoir sacrifié les intérêts nationaux à ceux de son gouvernement ». D’autant qu’une déroute aux élections aurait signifié un désaveu des engagements de Taba. D’un autre côté, comme l’explique M. Yasser Abed Rabbo, « nous n’avions pas le temps de rédiger un traité, et quel statut aurait une simple déclaration ? Un tel texte n’aurait eu aucun caractère contraignant ». Il faudrait aussi « vendre » les concessions à l’opinion palestinienne, concessions sans aucune contrepartie concrète puisque que M. Sharon ne se serait pas senti engagé par une simple déclaration. L’idée, un moment caressée, d’un sommet Arafat-Barak de la dernière chance est finalement abandonnée.

Pour ne pas laisser se perdre les acquis des derniers mois, les deux délégations chargèrent M. Miguel Angel Moratinos, l’envoyé spécial de l’Union européenne, présent à Taba - les Etats-Unis, en pleine transition présidentielle, n’avaient délégué personne -, de dresser un relevé de conclusion. Pour l’histoire, sans doute, mais aussi parce que, à un moment ou à un autre, il faudra bien se retrouver autour d’une table.

Car si la priorité absolue aujourd’hui doit être accordée à une protection internationale de la population palestinienne, protection que n’assurent pour l’instant que des missions civiles internationales, seule une solution politique peut permettre d’échapper à un mortel engrenage. C’est ce qu’ont rappelé avec courage, à la fin du mois de juillet, des personnalités représentatives des deux camps - dont plusieurs ministres (MM. Yasser Abed Rabbo, Nabil Amr, Hisham Abdoul Razzek) et intellectuels (Mme Hanan Ashrawi, MM. Sari Nuseibeh, Salim Tamari) palestiniens, ainsi que M. Yossi Beilin, ancien ministre de la justice du gouvernement Barak, et de nombreux écrivains (dont Amos Oz, A. B. Yehoshua, David Grossman).

« Nous, Israéliens et Palestiniens, dans les plus difficiles des circonstances pour nos deux peuples, venons ensemble pour réclamer la fin du bain de sang, la fin de l’occupation, un retour urgent aux négociations et à la mise en oeuvre de la paix. (...) En dépit de tout, nous croyons toujours en l’humanité du camp adverse et dans le fait que nous avons un partenaire avec qui nous allons faire la paix. Une solution négociée au conflit entre nos peuples est possible. (...). Pour aller de l’avant, il faut accepter la légitimité internationale et l’application des résolutions 242 et 338 du Conseil de sécurité de l’ONU menant à une solution fondée sur les frontières de 1967 et sur deux Etats, Israël et la Palestine, côte à côte, ayant Jérusalem pour capitale respective. Des solutions justes et durables peuvent être trouvées à tous les problèmes en suspens, sans porter atteinte à la souveraineté des Etats palestinien et israélien, souveraineté définie par leurs citoyens respectifs et comprenant les aspirations à un Etat des deux peuples, palestinien et juif. »

Car, chacun le sait, la seule autre option relève du cauchemar : une escalade débouchant inéluctablement sur une conflagration régionale supplémentaire, un affrontement sans fin dont le mot d’ordre serait « eux ou nous », une guerre à l’issue de laquelle les uns comme les autres seraient vaincus.

(1) Lire les enquêtes de Joseph Algazi dans Haaretz (reproduites dans Courrier international, 17 mai 2001), ainsi que International Herald Tribune, Paris, 20 août 2001.

(2) Contrairement aux Palestiniens, la délégation israélienne va orchestrer une série de « fuites » durant Camp David et, ensuite, offrir la seule version officielle du sommet, version qui sera reprise telle quelle par les médias israéliens, puis par les médias occidentaux. Lire Aluf Benn, « The selling of a summit », Haaretz, 26 juillet 2001. Il fallut attendre une année pour que les Palestiniens présentent leur version dans un document très détaillé et qui paraît bien plus proche de la réalité que les idées d’offre généreuse. Lire Akiva Eldar, « What went wrong at Camp David ; the official PLO version », Haaretz, 24 juillet 2001

(3) Palestine Report, 1er février, 2001 .

(4) La critique palestinienne la plus sévère est venue de Yezid Sayigh, un intellectuel travaillant en Grande-Bretagne et qui a servi à plusieurs reprises de conseiller à la délégation palestinienne aux négociations de paix ouvertes à Madrid en octobre 1991. Lire « Arafat and the Anatomy of a Revolt », Survival, The International Institute for Strategic Studies, Londres, vol. 43, no 3, automne 2001.

(5) « Middle East Conflict : Seek Palestinian Confidence in What ? », International Herald Tribune, Paris, 17 juillet 2001.

(6) Les délégations sont conduites respectivement par Abou Ala’, président du Conseil législatif palestinien, et Shlomo Ben-Ami, ministre israélien des affaires étrangères. Les membres de la délégation palestinienne sont MM. Nabil Chaath, Saeb Erakat, Yasser Abed Rabbo, Hassan Asfour, Mohamed Dahlan ; ceux de la délégation israélienne sont MM. Yossi Beilin, Amnon Lipkin-Shahak, Gilad Sher, Israël Hassoun et Yossi Sarid.

(7) Notons que ces pourcentages méritent discussion. Ils n’incluent pas les 72 kilomètres carrés de Jérusalem-Est (soit 1,3 % de la Cisjordanie), ni la zone démilitarisée qu’Israël a aussi annexée (notamment autour de Latrun) et qui représente 1,8 % de la Cisjordanie.

(8) « What went wrong... », op. cit.

(9) Le « plan Clinton » reprend les propositions formulées le 23 décembre 2000 par l’ancien président américain sur les principaux dossiers israélo-palestiniens. Lire le texte.

(10) Il a enregistré au fur et à mesure les témoignages de tous les protagonistes des négociations, à la condition que ceux-ci ne seraient pas diffusés avant la fin 2001.

(11) Libération, 26 février 2001.

(12) D’autant qu’Israël n’avait jamais soulevé ce problème lors de son traité de paix avec l’Egypte.

Lire :
-
Logiques de guerre au Proche-Orient

Nos précédents articles :
- Amnon Kapeliouk,
La stratégie israélienne empêtrée, mai 2001.
- Alain Gresh,
Intifada pour une vraie paix, décembre 2000.
- Fayçal Husseini,
Le compromis manqué de Camp David, décembre 2000.
- Antoine d’Agata,
Huis clos, décembre 2000.
- Edgar Roskis,
Images en boucle, décembre 2000.
- Ignacio Ramonet,
Spirale, novembre 2000.
- Eric Rouleau,
L’espoir meurtri des Palestiniens, novembre 2000.
- Mohamed Sid-Ahmed,
Al Qods, ciment du monde arabe, novembre 2000.
- Proche-Orient, Manière de voir, n°54, novembre 2000.

Sources : MONDE DIPLOMATIQUE

Posté par Adriana EVANGELIZT

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Publié dans SIONISME

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