La dé-sionisation de la mentalité américaine 2ème partie
Nous nous sommes rendus compte que l'article n'entrait pas dans sa totalité. Avec nos excuses. Nous l'avons donc séparé en deux parties. Voilà la seconde...
La dé-sionisation de la mentalité américaine
par Jean Bricmont
2ème partie
En fait, ces deux pays, de même que le reste de l’Asie, étaient anti-colonialistes et anti-impérialistes, ainsi qu’anti-féodaux (en partie parce que les structures féodales ne leur permettaient pas de résister aux invasions étrangères). Mais ils étaient anti-capitalistes (en théorie puisque le capitalisme existait à peine là-bas) en grande partie parce que leurs agresseurs - les Occidentaux - étaient capitalistes. Ce qui fait que la leçon principale que l’on peut tirer de l’histoire du lobby chinois est qu’il maintint - pendant des décennies - la politique américaine prisonnière de forces revanchardes et cléricales qui étaient étrangères au courant dominant de la pensée américaine et qu’il fut en fait nocif pour l’Amérique capitaliste, au moins à terme. Mais ils ont été efficaces parce que leur idéologie - un mélange de peur et de mépris raciste pour « l’esprit asiatique » - était en parfaite harmonie avec les préjugés occidentaux. Remplacez le lobby chinois par le lobby pro-israélien, l’esprit asiatique par l’esprit arabe et la peur du communisme par celle de « l’islamo-fascisme », et vous aurez une image assez exacte de ce qui se passe en ce moment dans la relation États-Unis - Proche-Orient.
Que devrait faire la gauche ? Tout simplement, traiter Israël comme le fut l’Afrique du Sud dans le temps et attaquer de front le lobby. La raison pour laquelle Israël agit comme il le fait est qu’il se sent fort et ce, pour deux raisons : l’une est sa « toute-puissante armée » (qui vient d’être mise à l’épreuve au Liban, de façon non-concluante, pour ne pas dire plus), et l’autre est son contrôle presque total sur la prise de décision politique à Washington, particulièrement au Congrès. La paix au Proche-Orient ne pourra survenir que quand ce sentiment de supériorité israélienne sera détruit et c’est aux Américains qu’appartient la responsabilité de faire une moitié du travail, a savoir arrêter le soutien presque instinctif que les États-Unis apportent à Israël.
Il y a, en principe, deux façons de procéder : l’une est d’en appeler à la générosité américaine et l’autre à leur intérêt personnel. Aucune des deux stratégies ne devrait être négligée mais la gauche ne met pas assez l’accent sur la deuxième. C’est sans doute parce que la notion d’intérêt personnel n’est pas vue comme « noble » et parce que la poursuite de « l’intérêt national américain » a beaucoup trop souvent signifié le renversement de gouvernements progressistes, l’achat d’élections etc... Mais si l’alternative à l’intérêt personnel est une forme de fanatisme religieux, alors l’intérêt personnel est de loin préférable : si les Allemands avaient suivi une politique d’intérêt personnel dans les années 1930-1940, même une politique impérialiste, mais rationnelle, la Deuxième Guerre Mondiale aurait pu être évitée. De plus, si les États-Unis se distanciaient d’Israël, ils poursuivraient une politique opposée à leurs politiques traditionnelles, et qui serait beaucoup plus humaine. L’autre problème est qu’une bonne partie de la droite (de Buchanan à Brzezinski) voit, très justement, que les intérêts américains sont opposés à ceux d’Israël, et la gauche n’aime pas faire cause commune avec de tels individus, ce qui est psychologiquement compréhensible. Mais si une cause est juste ( et, dans ce cas, urgente) elle n’en devient pas moins juste parce que des gens que nous n’aimons pas la font leur. (Le même argument s’applique à l’hostilité vis-à-vis d’Israël due à un véritable antisémitisme). La pire chose que la gauche puisse faire, c’est de laisser le monopole d’une cause juste à la droite ( [8]).
La gauche ne peut pas attendre des Américains qu’ils changent du jour au lendemain, qu’ils abandonnent le fondamentalisme religieux, qu’ils laissent tomber leur dépendance par rapport au pétrole ou qu’ils embrassent le socialisme. Mais un changement de perspective au Proche-Orient est possible : la force du lobby est aussi sa faiblesse, à savoir l’effet du roi qui est nu ; tout le monde le redoute mais la seule raison de le redouter, c’est que tout le monde autour de soi en fait autant. Livré à lui-même, le lobby n’a que très peu de pouvoir. Pour changer cela, il faudrait systématiquement prendre la défense de tout homme politique, tout journaliste, tout professeur qui est pris à partie par le lobby pour ses vues ou ses déclarations, sans tenir compte de leurs opinions politiques sur d’autres sujets. (Pour faire une comparaison, agir comme les défenseurs des libertés civiques le font vis-à-vis de la liberté d’expression.) ( [9])
Quand les militants anti-guerre détournent la critique à l’égard d’Israël en rejetant la responsabilité de la guerre sur l’industrie du pétrole ou le Big Business, particulièrement en ce qui concerne la guerre au Liban ou les menaces sur l’Iran, on doit leur demander de fournir des preuves à l’appui de leurs dires. Il faut critiquer tous les défenseurs d’Israël ou du lobby pro-israélien, y compris ceux qui en minimisent l’importance, à l’intérieur des cercles progressistes. Quand des hommes politiques et des journalistes affirment qu’Israël et les États-Unis ont des intérêts communs, demandez-leur quels services Israël a rendus aux États-Unis récemment. Bien sûr, on peut toujours relever quelques services (mineurs) ; mais alors, demandez-leur ce qu’une analyse coûts/bénéfices faite de sang-froid révèlerait et pourquoi une telle analyse est impossible à faire de manière publique. S’ils parlent de valeurs communes (la position de repli habituelle) fournissez une liste de lois israéliennes qui discriminent à l’égard des non-Juifs.
Réduire l’importance du lobby nécessiterait un changement de la mentalité américaine vis-à-vis des populations du Proche-Orient et vis-à-vis de l’Islam, tout comme achever la guerre du Vietnam a nécessité un changement dans la vision que l’on avait des Asiatiques. Mais rien que cela aurait un effet grandement humanisant sur la culture américaine.
Il est vrai qu’un changement dans la politique américaine vis-à-vis du conflit israélo-palestinien ne changerait rien à l’impérialisme traditionnel - les États-Unis soutiendraient encore les élites dominantes partout et feraient pression sur la plupart des pays pour qu’ils fournissent un « climat favorable aux investissements ». Mais le conflit au Proche-Orient, impliquant l’Irak, l’Iran, le Liban, la Syrie, la Palestine, a tous les aspects d’une guerre religieuse ( [10]) - avec l’Islam d’un côté et le sionisme comme religion occidentale plus ou moins laïque de l’autre. Et les guerres de religion tendent à être, de toutes les guerres, les plus brutales et les plus incontrôlables. Ce qui est en jeu dans la dé-sionisation de l’esprit américain, ce n’est pas seulement le sort des malheureux habitants de la Palestine mais aussi des souffrances indescriptibles pour les gens de cette région et peut-être pour le reste du monde. L’ironie suprême dans tout ceci est que le sort d’une grande partie du monde dépend de la capacité des Américains à exercer leur propre droit à l’autodétermination, ce qu’évidemment ils devraient faire.
Remarques (pour la version française) :
1. Certains lecteurs (en particulier ceux de tendance marxiste) peuvent penser que ce que j’appelle « guerres de religion », ne sont en fait que des conflits économiques déguisés. Si seulement cela pouvait être vrai ! Les êtres humains ont malheureusement des passions irrationnelles d’un point de vue strictement économique, principalement l’attachement à un groupe (qui souvent mène au nationalisme) et la religion. Si les hommes recherchaient réellement à maximiser leurs fortunes de façon rationnelle, le monde ne serait peut-être pas très beau, mais il serait bien meilleur qu’il n’est ; en particulier, il y aurait beaucoup moins de guerres. Les gens qui « expliquent » les guerres par les intérêts économiques devraient expliquer pourquoi les capitalistes font souvent de bien plus grands profits en temps de paix qu’en temps de guerre : on peut penser aux capitalistes allemands après 1945 ou aux capitalistes américains qui investissent en Chine aujourd’hui, ou encore au fait que l’économie américaine n’a nullement souffert de la fin de guerre du Vietnam, au contraire. Comme le disait Bertrand Russell : « Désirer son enrichissement personnel est relativement raisonnable ; pour Marx, qui avait hérité des économistes britanniques orthodoxes la psychologie rationaliste du 18e siècle, l’auto-enrichissement semblait être le but naturel des actions politiques de l’homme. Mais la psychologie moderne a plongé bien plus profondément dans l’océan de folie sur lequel flotte, incertaine, la fragile barque de la raison humaine. L’optimisme intellectuel d’un âge passé n’est plus possible pour celui qui étudie actuellement la nature humaine. Néanmoins, cet optimisme persiste dans le marxisme, faisant en sorte que les marxistes sont rigides lorsqu’ils traitent de la vie de l’instinct. La conception matérialiste de l’histoire est un exemple typique de cette rigidité. » ( [11])
2. On ne peut pas juger de l’influence du sionisme aux États-Unis en partant de la situation française-celle-ci est radicalement différente de celle qui prévaut aux États-Unis, et il faut soigneusement étudier la vie politique et intellectuelle aux États-Unis pour comprendre ce qui s’y passe. Les analogues américains de BHL, Finkielkraut, Adler, Kouchner, etc. sont bien plus bellicistes et radicaux que ces derniers : ils sont extrêmement méprisants envers les Arabes (T. Friedmann au New York Times), soutiennent explicitement la torture (A. Dershowitz, professeur de droit) ou justifient les guerres israéliennes au nom de la théorie de la « guerre juste » (M. Walzer, philosophe). Il faut également savoir (et, pour ceux qui minimisent le rôle du sionisme, expliquer), que les votes au Sénat et au Congrès sont pratiquement « staliniens » lorsqu’il s’agit d’Israël (par exemple, 410 voix contre 8 lors de la résolution du Congrès appuyant la récente attaque d’Israël au Liban) ; cela est vrai y compris lorsqu’il s’agit de subventionner massivement cet État, avec l’argent du contribuable américain ; que des syndicats investissent l’argent de leurs affiliés dans des bons du trésor israéliens (ce qui rend la solidarité avec les Palestiniens pour le moins difficile) ; que tous les hommes politiques importants affirment sans cesse l’identité d’intérêts entre les États-Unis et Israël, alors qu’ils seraient bien en peine de donner un seul exemple récent (mettons, après 1990) où Israël a réellement rendu service aux États-Unis ; qu’une telle dévotion de la classe politique d’un pays en principe indépendant envers un autre pays est un fait unique dans l’histoire ; que des articles sur le Proche-Orient critiques envers Israël qu’on peut lire dans le Guardian ou The Independent ou même Ha’aretz, ne sont jamais publiés aux États-Unis ; que les principaux mouvements anti-guerre (en particulier United for Peace and Justice ou MoveOn) ne mentionnent jamais l’occupation de la Palestine et s’opposent à ce qu’on le fasse lors de manifestations ; qu’alors que les critiques les plus virulentes sont adressées régulièrement à l’administration Bush ou à la politique étrangère des États-Unis, il est quasi-impossible de critiquer de la même façon Israël ou ses réseaux d’influence, surtout dans les milieux de gauche ou libéraux, sauf quand Israël est vu comme étant un « pion » des États-Unis.
3. Dans la discussion sur les causes d’une guerre, il faut faire attention à ce qu’on considère comme une « preuve ». Le simple fait que certaines forces bénéficient d’une guerre ne prouve pas qu’elles l’ont encouragée, sinon il faudrait penser que les États-Unis ont poussé les Nazis à se lancer dans leurs guerres, vu que c’est cela qui a permis aux États-Unis de devenir la première puissance mondiale. Les « preuves » qui montrent que les guerres sont dues à l‘action des lobbies pétroliers ne sont néanmoins souvent que des raisonnement de ce type là : ils en profitent, donc... Il y a quand même quelque chose de bizarre dans l’idée que ce sont les puissances économiques, grâce à leur influence invisible, qui provoquent les guerres, et que ceux qui élaborent publiquement des programmes politiques explicitement bellicistes, soutiennent constamment la « nécessité » de guerres préventives dans les médias et occupent de hautes fonctions dans les partis politiques au pouvoir, ne jouent qu’un rôle accessoire.
4. Finalement, il y a la question de l’antisémitisme, qui mériterait tout un article, mais sur laquelle on peut faire plusieurs remarques. Avant d’accuser quelqu’un d’antisémitisme pour cause d’opposition à Israël ou au lobby sioniste, il faut se rendre compte que les antisémites, réels ou supposés, sont les sorcières de notre temps. Cette accusation est la façon la plus simple d’éliminer quelqu’un d’un débat. Toute personne un peu sensée fera porter la charge de la preuve, là comme ailleurs, sur l’accusation, pas sur l’accusé. De plus, comme cette accusation sert surtout à culpabiliser les Européens et les Américains, il faut souligner qu’il y a quelque chose de curieux dans une « éthique » qui exige que les Européens et les Américains se repentent sans cesse de crimes du passé auxquels il ne peuvent rien faire et qui n’ont pas été commis par eux mais tout au plus par leurs parents, tout en n’exigeant nullement qu’ils se sentent responsable des crimes commis aujourd’hui au Proche-Orient et sur lesquels ils pourraient agir, vu que la politique de leurs gouvernements les encourage.
Ensuite, on peut observer que les milieux les plus sionistes aujourd’hui sont souvent issus de traditions politiques plutôt antisémites : une partie de l’extrême-droite européenne, Aznar, Fini, les conservateurs britanniques, les fondamentalistes américains. De plus, les Juifs forment une petite minorité parmi les sionistes et la plupart des Juifs sont bien moins fanatiques que les chrétiens sionistes. Ce qui fait que le rapport entre antisionisme et antisémitisme est bien plus compliqué que ne veulent le faire croire les sionistes. De toute façon, le but de mon article était de critiquer une vision du monde qui nous pousse à la guerre contre l’Islam, pas simplement un groupe de lobbyistes. Finalement, ma réaction personnelle à l’accusation possible d’antisémitisme est simple : je suis en réalité bien plus opposé à la politique hégémonique américaine qu’à Israël, qui reste un problème localisé, alors que les politiques américaines sont dramatiques pour le Tiers-Monde dans son ensemble. Mais, d’une part, les sionistes soutiennent les États-Unis partout où ils sont influents (voir par exemple les attaques fréquentes d’Alexandre Adler contre Chavez) et, d’autre part, le conflit au Proche-Orient prend des proportions digne d’un conflit « religieux », c’est-à-dire sans issue pacifique possible, ce qui le rend particulièrement dangereux. Néanmoins, si j’étais Juif, alors je serais bien plus antisioniste que je ne le suis, simplement par réaction de survie : en provoquant une haine massive et croissante et en se présentant comme les uniques représentants du « peuple juif », les sionistes, comme les nationalistes allemands ou japonais dans le passé, préparent des catastrophes pour le peuple qu’ils prétendent défendre.
Jean Bricmont est professeur de physique théorique à l’Université de Louvain (Belgique) et membre du Brussels Tribunal. Il a publié, avec Alain Sokal, Impostures intellectuelles (O. Jacob, 1997)
N.B. : Sous la même rubrique, par Yitzhak Laor (Ha’aretz) : Jusqu’à ce que tout soit à nous
[8] Ceci renvoie à l’éternel débat entre les gens pour qui être de gauche signifie être moralement « pur », quitte à se situer en dehors de l’histoire, et ceux pour qui il faut changer réellement l’état du monde, ce qui revient souvent à choisir le moindre mal.
[9] En France, cela voudrait dire défendre la possibilité de s’exprimer librement pour des personnalités aussi diverses que Boniface, Ménargues, Dieudonné, Chomsky, Garaudy ou Faurisson. Ceci est évidemment autre chose que défendre les idées de ces personnalités.
[10] Je ne veux pas dire qu’il y a réellement un conflit entre une religion entière et une autre, mais que le conflit a un caractère passionnel et irrationnel, qui est typique des religions.
[11] Bertrand Russell, The Practice and Theory of Bolshevism. On lira également avec intérêt le livre de James Petras (The Power of Israel in the United States, à paraître), qui est un militant anti-impérialiste de longue date et dont les analyses sont inspirées par le marxisme, mais qui analyse la réalité sans préjugés
Jean Bricmont - Counterpunch, le 12 août 2006 : The De-Zionization of the American Mind
Transmis par Marie-Ange Patrizio
Sources Info Palestiine
Posté par Adriana Evangelizt