GAZA D'ABORD
GAZA D'ABORD
par Bruno ODENT
Si le départ des colons de Gaza constitue un point marqué contre les faucons et leurs logiques va-t-en-guerre, tout triomphalisme paraît hors de propos
Les attentes suscitées par le processus de décolonisation israélien de la bande de Gaza sont immenses. Au sein du peuple palestinien d’abord, privé de ses droits élémentaires et contraint à vivre en réfugié sur ses propres terres depuis des décennies. Chez une grande majorité d’Israéliens ensuite, touchés par une formidable crise sociale qui n’est pas sans lien avec les gâchis que suscite l’entretien d’une gigantesque machine de guerre. Et, bien au-delà, dans un monde inquiet de l’abcès de fixation régional que nourrit la permanence du conflit. Ce sont ces différents acteurs (les Palestiniens et leur résistance légitime, les salariés israéliens et leur désir de mieux vivre, l’opinion publique internationale et sa condamnation des folles logiques annexionnistes de Tel-Aviv) qui sont à l’origine de la manoeuvre de recul imposée au général Sharon qui fut, ne l’oublions pas, l’un des plus fieffés partisans de la colonisation.
Ce mouvement, qui paraissait impensable il y a quelques mois encore, est incontestablement un succès à mettre au compte de ces acteurs peu visibles mais si déterminants. Et l’on comprend les quelques manifestations de joie des citoyens palestiniens après les premiers départs de Gaza. Eux qui supportent quotidiennement les bouclages, la répression, les arrestations et autres liquidations auxquels sert de prétexte la politique sécuritaire déployée par l’État israélien pour protéger ses colons ont quelques raisons de se réjouir. Ce mouvement, « c’est un peu notre victoire », souligne, dans nos colonnes, le politologue palestinien Khaled Khaled qui, cependant, évoque aussitôt, et comme paradoxalement, « les inquiétudes » qui montent chez ses concitoyens.
Des réserves, des soucis, ô combien compréhensibles. Car si le départ des colons de Gaza constitue un point marqué contre les plus extrémistes des faucons de toute espèce et leurs logiques irréductiblement va-t-en-guerre, tout triomphalisme paraît vraiment hors de propos. Et il est des termes très lourds de sens comme celui d’historique quconviendrait, en la circonstance, d’utiliser avec la plus grande circonspection. Le recul du général Sharon est en effet tout sauf un repli en rase campagne, et il est encore moins « cet acte de générosité » auquel s’efforcent de faire croire avec une belle indécence les dirigeants israéliens.
Décidé unilatéralement, hors donc tout engagement à long terme avec les Palestiniens, il est en fait aussi l’une des pièces d’une véritable stratégie. Celle-ci consiste à se débarrasser de cette toute petite bande de terre sur laquelle s’entassent quelque 1,3 million de Palestiniens, considérée de toute manière comme ingérable par la machine sécuritaire israélienne, pour mieux imposer le fait accompli des annexions de territoires à l’ombre du mur en Cisjordanie. Au moment même où les colons commençaient à quitter Gaza, le ministre israélien de la Défense, Shaoul Mofaz, assénait d’ailleurs qu’Israël garderait quoi qu’il arrive le contrôle sur six blocs de colonies de Cisjordanie. En justifiant sans complexe que ces « implantations » (sic) allaient « déterminer le tracé » de la frontière orientale du futur État israélien « qui doit être défendable et nous assurer une profondeur stratégique ».
De tels choix enterreraient le projet prévu par la « feuille de route » dont l’objectif, lui, véritablement historique, était l’émergence d’un État palestinien viable avant la fin de cette année. On en est hélas vraiment très loin. Et les territoires totalement morcelés d’une entité qui rassemblerait Gaza et quelques zones de Cisjordanie ne peuvent en effet faire sérieusement figure de sanctuaire national viable pour les Palestiniens.
On comprend dès lors combien la mobilisation des acteurs palestiniens, israéliens et de la communauté internationale, à qui l’on doit essentiellement le retrait en train de s’opérer aujourd’hui, reste plus que jamais à l’ordre du jour. Pour constituer un vrai pas vers la paix et ne pas nourrir à nouveau ces frustrations qui minent une Autorité palestinienne, aujourd’hui si dangereusement fragilisée, Gaza doit être le premier pas d’une décolonisation complète, impliquant donc un retour d’Israël dans ses frontières de 1967.
Sources : L'HUMANITE
Posté par Adriana Evangelizt