AVI MOGRABI REALISATEUR ISRAELIEN
Le Nanni Moretti israélien
par Pascal Mérigeau
Iconoclaste, drôle, mordant, dérangeant, « Pour un seul de mes deux yeux » confronte les mythes fondateurs de l'Etat d'Israël à la réalité du pays. Une révélation
C'était en 2002, une vague d'attentats terroristes déferlait sur Israël, une amie écrivain d'Avi Mograbi et de sa femme est venue chez eux, elle a parlé de cette culture de la mort propre à l'islam, selon elle, et qui rend possible l'existence de kamikazes. « Comme la plupart des juifs, j'ignore tout de l'islam, se souvient le cinéaste, alors j'ai réfléchi à ma propre culture, et j'ai essayé de comprendre. » Quand il cherche à comprendre, un écrivain écrit. Avi Mograbi est cinéaste, il s'est mis à filmer. Sans savoir ce qu'il allait trouver - un principe chez lui -, ce dont rend compte avec ironie le titre d'un de ses films : « Comment j'ai appris à surmonter ma peur et à aimer Ariel Sharon » (1997). C'est la première force de son cinéma, le spectateur l'accompagne dans sa recherche et sa réflexion, partage ses doutes et ses hésitations. Souvent, il commence par se filmer lui-même, parlant face à la caméra. Il lui est arrivé de se couvrir la tête d'un foulard pour feindre de se faire passer pour sa femme, en prétendant qu'elle vient de le quitter, justement parce qu'il réalise un film sur Ariel Sharon.
Au début de « Pour un seul de mes yeux », Mograbi parle au téléphone avec un ami palestinien, qui lui dit le désespoir de sa situation (le cinéaste a fait doubler la voix de son ami par un acteur, de sorte qu'il ne puisse pas être inquiété). Bientôt, le spectateur se trouve transporté sur les remparts de Massada, dans les vestiges de la forteresse dont les occupants décidèrent, en mai 73, de se tuer plutôt que de se rendre aux Romains. Aux jeunes visiteurs du site, le guide demande d'imaginer la situation et de choisir entre la reddition, la prière, le combat ou le suicide. Ceux d'entre eux qui choisissent le suicide affirment leur loyauté à l'égard d'Israël. Avi Mograbi : « Tous les enfants d'Israël sont conduits à Massada. J'ai découvert que cette histoire avait disparu de la culture juive pendant plus de deux siècles. En 1940, alors que les troupes de Rommel menaçaient d'envahir la région, le besoin s'est fait jour d'une histoire qui soit à même de donner aux juifs la volonté de combattre. L'historien Shmaryahu Guttman a proposé à Ben Gourion l'histoire de Massada, mais Ben Gourion s'y est opposé. Guttman a insisté et bientôt on a commencé à emmener les enfants là-bas. Or ceux qui se trouvaient à Massada en 73 étaient des extrémistes, assassins et voleurs, qui pillaient les villes juives de la région. Dix d'entre eux ont tué tous les autres, enfants compris, seuls deux femmes et cinq enfants ont échappé au massacre. Dois-je m'inspirer de l'exemple donné par des assassins ? »
Après Massada, Mograbi s'est rendu dans l'école où ses fils sont élèves et où, comme tous les enfants d'Israël, on leur raconte l'histoire de Samson : « C'est un des mythes constitutifs de notre existence. Avant les attentats suicides, j'aurais sans doute pensé que c'était très bien, mais maintenant ? Samson est présenté comme un provocateur, qui s'oppose aux Philistins et crée des situations de conflit. En faisant s'effondrer le temple, il tue 3 000 personnes, parmi lesquelles l'enfant qui l'avait conduit jusque-là. Dois-je admirer Samson ou le tenir pour un kamikaze ? »
A propos de cette scène de l'école, il regrette que le film ne rende pas justice au professeur, « qui est un rouage du système ». C'est un des principes qui fondent son cinéma : tous ceux qui apparaissent dans le film sont traités égalitairement, le film ne les juge pas. Mograbi tient lui-même la caméra, chez lui comme dans les territoires occupés : « Je suis dans la voiture, ma caméra sur les genoux, et la plupart du temps il ne se passe rien. Je sais que la présence d'une équipe donne aux gens l'envie de faire un film, je ne veux pas satisfaire ce désir. » Ses choix, ses principes, ses méthodes font partie du film qu'il réalise : « Je dis au spectateur : «Avi Mograbi pense que cette situation doit être montrée et décrite ainsi.» Le lien entre Massada et Samson est dans mon cerveau, pas ailleurs, de même que toutes les associations que je peux faire. Je sais très bien qu'en cherchant à réaliser un documentaire «objectif» je me ferai forcément avoir. » Il a tourné plus de deux cent quarante heures de vidéo, le premier montage durait trois heures, puis il a supprimé de nombreuses scènes, mais n'a jamais coupé à l'intérieur d'une scène. Là encore, une question d'honnêteté envers le spectateur. Même rigueur quand il filme les enfants palestiniens contraints d'attendre des heures au retour de l'école, sans raison aucune. Même méfiance quand il refuse qu'Ariel Sharon assiste à la première du film qu'il lui a consacré : « Sa présence aurait détruit l'ironie du film. Toute ma vie, j'ai été un des figurants de son scénario d'horreur, une fois il a été acteur de mon scénario de comédie. »
« Pour un seul de mes deux yeux », d'Avi Mograbi. En salles le 30 novembre.
Avi Mograbi est né en 1956. Il est notamment le réalisateur de « Comment j'ai appris à surmonter ma peur et à aimer Ariel Sharon » (1997), « Bon Anniversaire M. Mograbi » (1999) et « Août (avant l'explosion) » (2002).
Sources : LE NOUVEL OBSERVATEUR
Posté par Adriana Evangelizt