A QUI PROFITE LA COLONISATION ?

Publié le par Adriana Evangelizt

La colonisation comme réflexe

Par Oren Yiftachel

Extrait du livre d'Eyal Weizman et Rafi Segal : "Une occupation civile", pp 32 à 36. Article paru pour la première fois dans Haaretz le 23 juillet 2001

Au-delà de la force de la culture ethnocratique colonisatrice déjà mentionnée, certains groupes puissants tirent profit de la création de nouvelles colonies.
Ces trois groupes de pression coopèrent silencieusement : ils influent sur l'ordre du jour politique, tous en profitent, et ils gardent le silence sur les coûts induits pour la société en général.
La société israélienne doit se réveiller et ne plus laisser ces petits groupes dicter la politique et l'urbanisme.

Assez fréquemment, d'ordinaire en temps de crise, et très souvent sous l'influence d'Ariel Sharon, le gouvernement israélien annonce l'établissement d'une colonie comme on tire un lapin providentiel de son chapeau.

C'est ainsi que nous avons appris la semaine dernière l'installation imminente de
cinq nouvelles implantations juives dans les dunes de Halutza, près de la Bande de Gaza.

De la même manière, en juin 2001, le ministre chargés des terres de l'Etat, Avigor Liberman, annonçait le plan de création de dix nouvelles colonies suburbaines (ou "communautés") le long de la Ligne Verte, au nord de Beersheba.

De même, son collègue ministre du Logement,
Natan Sharansky, a évoqué le projet de construction de nouveaux logements dans plusieurs colonies de Cisjordanie, notamment à Ma'ale Edummin, à l'est de Jérusalem.

C'est comme par réflexe, et sans véritable analyse, évaluation professionnelle ni débat public, que se prennent les décisions d'implantations dans l'Israel d'aujourd'hui.

La triste ironie de la chose, c'est que
ces décisions "actives" reflètent la paralysie qui immobilise la politique israélienne depuis quelques années.

Exactement comme il y a quatre vingt ans, soixante ans, trente ans ou dix ans, sans grand changement, toute nouvelle activité coloniale est "vendue" comme une "bonne solution sioniste" à n'importe quel défi – ou presque – des Palestiniens ou du monde Arabe.

J'ai qualifié ailleurs ce fonctionnement, qui envisage le monde à travers le prisme d'un conflit ethnique endémique et la
"nécessité" d'une expansion permanente, de politique "ethnocratique".

Dans ce cadre ethnocratique, il n'existe de "changement positif", que lorsque
"mon" groupe ethnique arrache davantage de ressources et de pouvoir à "l'autre".

Après des années de lavage de cerveau, l'activité colonisatrice est considérée par la plupart des juifs israéliens – pas tous, néanmoins, comme une "donnée" inévitable, un besoin véritable de la nation. Dans un proche avenir, donc, les bulldozers rouleront de nouveau sur les collines, aplaniront le sol, prépareront le terrain – et Sion connaitra la rédemption !


Où est le problème ? En voici quatre :

• En premier lieu, les nouvelles colonies portent atteinte aux relations judéo-arabes. La motivation évidente du projet d'implantation de Halutza est d'empêcher que cette zone vacante soit utilisée à l'avenir lors d'échanges de territoires avec les Palestiniens dans le cadre d'éventuels accords de Paix.

Le lecteur se souvient peut-être que cette possibilité avait été évoquée lors du sommes de Tabba, comme un pas en direction de cette "quadrature du cercle" qui aurait
permis à Israel d'annexer plusieurs blocs d'implantations dans les territoires occupés, tout en offrant néanmoins aux Palestiniens un retrait proche de cent pour cent.

Cette possibilité existe encore pour les négociations à venir. Pourquoi la faire disparaître maintenant, de manière aussi délibérée qu'irresponsable ?

Pourquoi piétiner la minuscule chance qui reste de parvenir à un accord et de mettre un terme à une occupation brutale et sanglante, donc à la désastreuse intifada Al-Aqsa ?

Sur un autre plan, les nouvelles colonies confirment une fois encore la discrimination continuelle qui frappe les Bédouins du sud. Depuis des années, le gouvernement soutient que les Bédouins doivent abandonner toute revendication territoriale et s'installer dans des villes, leurs villages étant "trop petits" pour qu'on puisse leur apporter le confort moderne.

Aujourd'hui,
l'Etat est sur le point de bâtir de nouvelles implantations juives bien plus petites que les villages bédouins, et qui, est-il besoin de le dire, jouiront dès le départ de tous les services nécessaires.

Voilà une discrimination criante – mais personne n'écoute. Que croit-on que penseront les Bédouins ? Evidemment, leur ressentiment envers l'Etat va devenir plus profond, et
la tension s'accroitra dans les relations judéo-arabes.

• En second lieu, les nouvelles colonies nuisent à la sécurité d'israel. Le lien entre sécurité nationale (juive) et colonies a toujours été une pierre triangulaire du consensus sioniste. Mais cette thèse n'a jamais soutenu l'épreuve du conflit en temps réel depuis qu'Israel a gagné son indépendance, bien au contraire.

Aux moments les plus aigus du conflit, on a dit que les colonies constitueraient un gage de sécurité – elles se sont au contraire tranformées en fardeau. Les illustrations ne manquent pas.

Ainsi, durant la guerre du Kippour en 1973, l'une des premières urgences fut d'évacuer les colonies du plateau du Golan, qu'occupaient des unités combattantes dont on avait bien besoin et faisaient risquer leurs vies à des soldats.

De même, au cours du long conflit israélo-libanais, la sécurité des colonies situées en bordure de la frontière, qui constituaient des cibles faciles pour les bombardements du Hezbollah, devint un véritable casse-tête.

Tout récemment, l'Intifada Al Aqsa a démontré avec éclat que, loin de renforcer la sécurité des juifs, les colonies de Cisjordanie et de Gaza mettaient en fait en danger de nombreux fonctionnaires de l'armée et de la police, sans avoir le moindre impact sur la porosité de la frontière pour les terroristes qui souhaitaient mener des actions en Israel.

La leçon à tirer de tout cela est évidente : un Etat souverain, pour protéger son territoire, doit se servir de chars, d'avions, d'une armée et de patrouilles frontalières.
L'argument selon lequel les colonies améliorent la sécurité nationale est essentiellement un stratagème pour s'assurer que l'expansion ethnocratique et/ou coloniale recueille l'approbation de l'opinion publique.

Cela n'a pas grand chose à voir avec le niveau de sécurité publique, ou avec la sécurité de nos villages et de nos enfants. La sécurité des nouvelles colonies représente un lourd fardeau.

• En troisième lieu, les colonies accroissent les disparités sociales. La mentalité colonisatrice si profondément ancrée dans le psychisme israélo-sioniste a déjà conduit à
la création de plus de 800 colonies juives – c'est le record mondial du nombre de colonies par habitant !

Comme nous le savons, la plupart des implantations de la périphérie, surtout au sud du Néguev et au nord de la Galilée, sont économiquement faibles et dépendent étroitement des subventions gouvernementales. Ces colonies périphériques – toutes bâties au nom d'"objectifs nationaux", sont devenues des noyaux de chômage, d'isolement et de pauvreté.

Au lieu d'essayer de consolider ces centaines de localités de la périphérie et d'améliorer la vie de leurs résidents par le développement et l'investissement public,
le gouvernement décide aujourd'hui d'en bâtir de nouvelles.

Quelles conséquences peut-on en attendre ? De nombreuses familles des anciennes colonies vont probablement les quitter pour gagner ces nouvelles implantations, plus attractives. Ce qui entrainera, pour les premières localités, la perte de leur atout le plus précieux : les familles jeunes et adaptables.

On peut également anticiper à un certain assèchement des villes en développement, des lotissements publics ou des quartiers d'immigration, qui ont déjà le plus grand mal à retenir leurs habitants jeunes et instruits.

Le résultat, comme cela a été démontré à maintes et maintes reprises, sera un inutile accroissement des disparités sociales entre le centre et la périphérie, et entre les quartiers où résident les juifs les plus aisés (le plus souvent des Ashkénases d'ascendance européenne) et leurs équivalents moins favorisés (ordinairements habités par des juifs séfarades, originaires d'Afrique du Nord, ou par des Russes.)

• En quatrième lieu, les nouvelles colonies engendrent un énorme gachis de ressources politiques. L'installation de nouvelles implantations exige des investissements colossaux, principalement pour la mise en place des infrastructures – eau courante, routes, électricité, mais aussi éducation, santé et logement.

Rien d'étonnant, étant donné l'ampleur de ces investissements, à ce que plusieurs schémas directeurs nationaux – et notamment "Israel 2020", celui sur lequel ont travaillé des dizaines d'experts, au cours des années 90 – aient prôné l'arrêt de la colonisation.

Tout en acceptant de petites concessions pour l'hébergement nécessaire de groupes culturels spécifiques, commes les Bédouins ou les juifs ultra-orthodoxes, ce projet plaidait énergiquement contre le gaspillage inhérent à la construction de colonies nouvelles.

D'autres schémas directeurs nationaux des années 90, les schémas directeurs 31 et 35, notamment, ont fait des recommandations similaires.

Et comment le gouvernement réagit-il ? Avec le plus grand mépris pour le travail des experts en urbanisme, en économie et en sociologie,
il se lance dans la construction de nouvelles implantations.

On pourrait se demander pourquoi, avec une situation aussi claire, la colonisation se poursuit ?

Au-delà de la force de la culture ethnocratique colonisatrice déjà mentionnée,
certains groupes puissants tirent profit de la création de nouvelles colonies.


Parmi ceux-ci, trois se distinguent tout particulièrement.

• Il y a avant tout celui des nouveaux colons en quête d'ascension, qui recherchent une meilleure "qualité de vie". Dans la sociélé israélienne, cette "qualité de vie" est souvent un euphémisme
pour désigner la ruée des familles de la classe moyenne vers des quartiers de banlieue clos, contrôlés et "protégés" du voisinage des "indésirables".

• Le deuxième groupe rassemble les propriétaires fonciers, les entrepreneurs et les promoteurs, qui tirent également d'énormes profits de l'investissements public. Pour eux, ce sont là des affaires sans risque économique.

• Le troisième groupe comprend les politiciens cyniques, à qui cela permet, en temps de crise, d'agiter la bannière de l'"activisme" et de l'"initiative", même si cet activisme est tout simplement désastreux. Nos politiciens aiment "réagir", et souvent ils recourent à l'une des seules choses qu'ils aient réussi à faire aussi bien –
se lancer dans la construction absurde de nouvelles colonies.

Ces trois groupes de pression coopèrent silencieusement : ils influent sur l'ordre du jour politique, tous en profitent, et ils gardent le silence sur les coûts induits pour la société en général.

La société israélienne doit se réveiller et ne plus laisser ces petits groupes dicter la politique et l'urbanisme.

Flottant confortablement dans le sillage de slogans aussi vides et éculés que "sécurité nationale", "réaction sioniste" ou "construire la frontière",
ces groupes améliorent leur situations aux dépens du reste de la population et en aggravant les relations judéo-arabes.

Il y a donc beaucoup de bonnes raisons de se révolter et de crier haut et fort : "Assez ! Ne jetez pas des monceaux d'argent public pour une nouvelle entreprise coloniale catastrophique, sans logique, sans justice et sans aucune anticipation de l'avenir."

Sources : ISM

Posté par Adriana Evangelizt

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Publié dans LA COLONISATION

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