Israël, les nations et la mondialisation

Publié le par Adriana Evangelizt

Israël, les nations et la mondialisation

par Fulvio Caccia

Le un devient deux, le deux devient trois , le trois retrouve son unité dans le quatre. Marie la Copte

Le livre de Yokov Rabkin qui vient d’être traduit en anglais sous le titre de A Threat from Within, A Century of Jewish Opposition to Zionism chez Fernwood Publishing, jette une lumière crue et inédite sur la longue histoire de l’opposition juive au sionisme et à la création de l’Etat d’Israël. La révélation souvent occultée de cette résistance à l’égard d’une identité étatique faisant l’impasse de son passé « transnational », interpelle tout un chacun. Pourquoi ? Parce qu’elle permet d’éclairer les mécanismes par lesquels une appartenance en se territorialisant se transforme en idéologie. Plus que les autres formes de nationalismes, le sionisme éclaire à rebours les ressorts idéologiques qui conduisent à l’affirmation d’une identité nationale tendant à se dépouiller de ses appartenances et consommant ainsi la rupture avec l’antique loi de l’hospitalité.

Si la longue histoire juive est emblématique pour quiconque s’intéresse à la genèse de sa propre nation, c’est parce qu’on peut y lire en filigrane le processus par lequel les premières identifications (polythéistes) entrent en conflit et produisent de l’unique : un dieu rassemble sous son giron un peuple pacifié. Le trinôme, un dieu, un peuple, une terre ou (sa quête) préfigure nous semble-t-il, le processus moderne de l’identification nationale avec sa valence profane : un roi, un peuple, un état. Comment ? En opérant une triple rupture. D’abord avec le panthéon polythéiste de l’Antiquité en général et égyptien en particulier (si on excepte le culte d’Akhenaton dont le monothéisme mosaïque serait justement le prolongement [Freud]. Ensuite avec le nomadisme dont il procède par ailleurs en faisant de l’exil l’acte fondateur de son identité ; enfin, et pas des moindres, en renversant l’usage des nouvelles techniques d’écriture et de ses supports (parchemins, papyrus) qui, à l’instar des Grecs, n’est plus uniquement profane, mais devient bel et bien le vecteur même de la sacralité.

Cette dernière permutation éclaire les précédentes. C’est parce que l’écriture est devenue « sainte » qu’elle sacralise et unifie en retour le peuple au sein duquel elle change de statut. Ce dernier peut alors s’écrire et transmettre son histoire en maintenant vivace non plus les mythes d’origine mais le processus même de son unification, de son devenir et, par voie de conséquence, de son élection. Car l’écriture choisit. En devenant le sujet, l’acteur de sa propre histoire, Israël ouvre la voie à la pluralités des interprétations,donc au savoir critique -base de la méthode scientifique- et à ses corollaires : la quête de l’autonomie, sa dissémination , ses réinterpratations transgressives.

L’avènement des états-nations en Occident procède de la subordination de l’identité chrétienne et « transnationale » -dont celle juive est le prototype-, aux nouveaux impératifs territoriaux. Ce basculement reporte sur la nouvelle forme d’identification nationale -la personne du roi-, les caractères antérieurs de la sacralité. En changeant d’allégeance et de langue, le clergé, devenu séculier, va accompagner et accélérer ces nouvelles nationalités. Ainsi la monarchie s’auto-légitime par le biais des dispositifs juridiques, linguistiques et territoriaux conçus par ses clercs.

Mais les abus de ce régime qui deviendra absolu, les disparités économiques qu’il engendrera vont, au fil des siècles, provoquer sa chute. Les besoins de reconnaissance, de liberté et d’égalité de la part du peuple trouveront une nouvelle forme d’identification pour être comblés : la nation moderne. Celle-ci déplacera à son tour la sacralité du corps du roi vers le sien propre.

La forme étatique qui parachève cette mutation s’appelle l’état-nation et constitue le 3e acte de cette longue mutation. Du coup, l’état instaure une nouvelle organisation du monde, de son économie, de sa politique, et de ses forces de travail. Avec des effets positifs : égalité des chances, Etat-providence, liberté d’expression, démocratie... Et négatifs : des lignes de fractures inédites, grosses de conflits et d’exodes nouveaux.

A travers ses dogmes en effet, la nation est sanctuarisée militairement, politiquement et spirituellement. Plus fort sera cette sanctuarisation, plus grande la compétition des peuples entre eux pour s’approprier leur part d’exemplarité, leur part d’héritage électif que le peuple élu avait revendiqué comme son destin. C’est dans cette compétition mortifère que se situe la Shoah avec une issue terrible et inexorable : qui sera l’unique peuple élu ?

Si l’holocauste a démontré l’incapacité de l’état moderne à pouvoir désamorcer cette compétition et assurer la sécurité et l’égalité de tous ses citoyens, la mondialisation a achevé d’épuiser ses formes, créant de la sorte un flottement, une incertitude, un vide, propice aux inquiétudes identitaires. C’est la raison pour laquelle celles-ci retrouvent leurs configurations religieuses d’antan. Mais cette fois, en ayant en héritage un état dont la force de destruction, on le sait maintenant, est sans commune avec ce qui a existé par le passé. Tel est le 4e acte de l’aventure humaine où, par une ironie de l’histoire, se rejouent les questions de l’origine, avec son cortège de questionnements. Qu’est-ce que le sacré ? Qu’est-ce qu’une nation ? Qu’est-ce qu’un état ? Qu’est-ce que une multiappartenance ?

Car l’autre héritage paradoxal de l’Etat-nation, décuplé par le système capitaliste dans sa phase de mondialisation, c’est d’avoir engendré une dissémination massive et inédite des nationalités à travers les immigrations et les exodes successifs. Cette brusque compénétration de populations nationales étrangères à l’intérieur d’ensembles nationaux apparemment homogènes n’est pas sans rappeler, toute proportion gardée, l’expérience des diasporas juives. Elle nous conduit à devoir repenser la nation dans le cadre de sa mondialisation en tant d’exemplarité, dénuée de toute volonté de puissance. C’est la où la vieille sagesse rabbinique -qui se méfie de l’Etat- rencontre les nouvelles conjonctures mondiales. Cette renonciation n’est pas nouvelle : elle est le fruit du travail de réflexion critique de ceux qui exercent le savoir et qui maintiennent à distance l’idéologie. Le vieil humanisme européen, découplé des tentations étatiques pour l’instrumentaliser, est l’héritage à partir duquel les nouvelles diasporas non juives issues de l’immigration et de la décolonisation, pourront penser les formes nouvelles de l’identité plurielle. C’est à travers cette expérience qui rejoint la vieille sagesse juive diasporique que les affinités électives pourront enfin être en partage.

Yakov Rabkin A Threat from Within, A Century of Jewish Opposition to Zionism ; Fernwood Publishing

Sources : Combats

Posté par Adriana Evangelizt

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Publié dans SIONISME

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