2 - Les Etats-Unis n'ont aucun intérêt à soutenir Israël
La seconde partie de l'article...
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Contrairement aux théories de Chomsky,
les États-Unis n’ont aucun intérêt à soutenir Israël
par Jeffrey Blankfort
Journaliste juif états-unien, co-fondateur du Labor Committee of the Middle East. Ancien directeur du Middle East Labor Bulletin
En cette matière, la vérité, c’est que cette théorie ne tient pas, car si Israël, dans certains cas, a été stratégiquement très utile (pour les États-Unis), il n’a pas été considéré stratégiquement important dans d’autres cas. Mais il y a sans doute quelque chose de plus important encore : durant la plus grande partie de la Guerre froide, les bureaucrates – les bureaucraties de l’exécutif, de la Défense, des Affaires étrangères…) n’ont pas considéré qu’Israël fût un atout stratégique, et certains, parmi eux, virent même en lui un handicap. On le voit, cet argument ne fait donc pas l’affaire… [18]
Que cet argument ait été valide, ou non, que durant la Guerre froide les États-Unis aient pu voir en Israël un allié fiable contre des régimes soutenus par l’URSS dans certains pays arabes ; cet argument s’est évanoui aussi rapidement que l’URSS elle-même. Quand Afif Safiyéh, délégué de la Palestine au Royaume-Uni et auprès du Saint-Siège s’est rendu aux États-Unis, juste après l’effondrement de l’URSS, il a été surpris de constater :
« que, dans les cercles pro-israéliens… la préoccupation dominante concernait la perte d’un « ennemi », avec ce que cela pouvait comporter pour la « raison d’être » (en français dans le texte, ndt) et pour l’utilité d’Israël pour la politique étrangère états-unienne, en tant que bastion stratégique destiné à contenir l’expansionnisme soviétique. C’est précisément à cette période que la construction idéologique d’une menace planétaire de remplacement – le péril islamique – débuta. » [19]
L’effondrement de l’URSS força non seulement le lobby pro-israélien, mais Chomsky lui-même, tout aussi bien, à rechercher fiévreusement une nouvelle raison afin de justifier la poursuite du soutien états-unien – le lobby, pour le perpétuer, et Chomsky pour le justifier – et de la relation privilégiée états-uno-israélienne.
Chomsky trouva cette nouvelle raison dans une déclaration d’un ancien chef des services israéliens de renseignement, Shlomo Gazit. L’argument de la guerre froide, sur lequel Chomsky se fondait jusqu’alors, voici que Chomsky le trouvait soudain « hautement trompeur », lui préférant « l’analyse… faite par Gazit », lequel écrivit, après l’effondrement de l’Union soviétique, que :
« La principale mission d’Israël n’a absolument pas changé, et elle reste d’une importance cruciale. Sa situation, au centre du Moyen-Orient arabo-musulman, prédestine Israël à être un gardien dévoué de la stabilité dans tous les pays qui l’entourent. Son rôle est de protéger les régimes en place, c’est-à-dire de prévenir ou d’arrêter les processus de radicalisation et de bloquer l’expansion du zèle religieux fondamentaliste ». [20]
« Ce à quoi nous pouvons ajouter », écrit Chomsky dans la préface à la nouvelle édition de son Triangle fatal, « qu’Israël fait le sale boulot dont les États-Unis ne veulent à aucun prix se charger eux-mêmes, en raison de l’opposition populaire et d’autres inconvénients. » [21]
Chomsky écrit ceci comme si nous étions encore dans les années 1970 ou 1980 ; il n’y a apparemment aucune limite au « sale boulot » dont les États-Unis sont disposés à se charger par eux-mêmes, par les temps qui courent ! De la part de Gazit, on devait bien entendu s’attendre à ce qu’il évoque un bon prétexte pour maintenir l’aide états-unienne à Israël. Mais : la stabilité ? ! ? A défaut d’autre chose, la présence d’Israël dans la région a toujours représenté un facteur de déstabilisation et à deux reprises, en 1967, puis, à nouveau, en 1973, cette déstabilisation fut à deux doigts de déclencher une guerre nucléaire (et elle a bel et bien causé un embargo pétrolier arabe aux conséquences économiques extrêmement coûteuses). Aux premiers jours de la guerre d’Octobre, quand il s’avéra que l’armée israélienne risquait d’être débordée, le ministre israélien de la Défense Moshé Dayan paniqua, a-t-on rapporté, et il aurait brandi la menace d’utiliser des armes nucléaires israéliennes contre l’Égypte si les États-Unis ne mettaient pas immédiatement en place un pont aérien afin d’acheminer en Israël des armes conventionnelles. L’administration Nixon répondit promptement à cette demande [Stephen Green, Living by the Sword : Israel and the US in the Middle East, Amana, Brattleboro, VT, 1988, p. 91. Seymour Hersh, The Sampson Option, pp. 225ff, Avner Cohen, New York Times, Oct. 6, 2003.]].
Comme le fait observer Camille Mansour : « En demandant des armes à Washington de manière aussi pressante, le gouvernement israélien ne se comportait nullement en atout stratégique des États-Unis, mais bien plutôt en protégé craignant – sans doute de manière exagérée, mais tout de même – pour sa propre survie. » [22] Il convient de relever qu’il a fallu attendre 1978, c’est-à-dire l’accession au pouvoir de Menahem Begin (élu Premier ministre) pour voir Israël se vendre en tant qu’« atout pour les États-Unis ». Dans une interview publiée dans le numéro de janvier 1991 du Journal of Palestine Studies, le général israélien à la retraite (aujourd’hui disparu) Matti Peled disait : « L’argument selon lequel Israël serait un atout stratégique pour les États-Unis, pour lesquels il servirait de porte-avion stratégique, n’a jamais été autre chose que le pur produit de l’imagination israélienne. Cette idée fut avancée pour la première fois par le Premier ministre Begin afin de justifier les prêts considérables accordés à Israël afin de lui permettre d’acheter des systèmes d’armement américains… La crise du Koweït a démontré que cet argument ne tenait absolument pas… » « Les contrats d’armement ont été utiles aux États-Unis », a-t-il conclu, « en ceci qu’ils ont été à l’origine de ventes d’armes encore plus importantes aux pays arabes alliés des États-Unis. »
En 1986, ainsi que les quatre rééditions successives, jusqu’en 2003, de l’ouvrage populaire de Chomsky, Pirats and Emperors, comportaient une théorie à base d’« atout stratégique » qui apparaissait bodybuildée aux stéroïdes… Dans l’une de ces cinq références à un Israël rendant ce type de service, il écrit :
« Les États-Unis ont toujours cherché à maintenir la confrontation militaire et à s’assurer qu’Israël demeurait bien un « atout stratégique » pour eux. De ce point de vue, il faut qu’Israël soit hautement militarisé, technologiquement avancé, et il faut qu’il soit un État paria, très éloigné de l’indépendance économique, mis à part sa production en matière de hautes technologies (souvent en coordination avec les États-Unis), terriblement dépendant des États-Unis et, partant, satisfaisant leurs besoins, à l’instar de « flic de service » et en tant qu’État mercenaire, employé à d’autres fins américaines, ailleurs dans le monde. [23] »
Chomsky n’aurait pas pu être plus dans l’erreur. Grâce au soutien politique des États-Unis, Israël serait purement et simplement un « pays paria » ? Mais Israël jouit du statut de partenaire privilégié au sein de l’Union européenne, son premier partenaire commercial, et son industrie de l’armement, en dépit de son intégration progressive dans son homologue états-unienne, est l’une des plus importantes au monde, en concurrence avec les armes des États-Unis sur le marché mondial. Israël est aussi un des centres majeurs pour les industries états-uniennes des hautes technologies. Israël est donc très loin, on le voit, d’être l’otage des exigences états-uniennes, même si cette catégorisation est bien ce que Chomsky tente, à l’évidence, de suggérer. De plus, si les militaires et les fabricants d’armes israéliens ont effectivement servi les intérêts états-uniens en Amérique latine et en Afrique, des années 1960 au début des années 1980, ils l’ont fait en servant d’abord leurs intérêts propres, et il se trouve, tout simplement, que cela s’est avéré mutuellement profitable.
La soi-disant utilité d’Israël pour les États-Unis a été niée, sous d’autres point de vue. Harold Brown était secrétaire à la Défense sous Jimmy Carter. Son homologue israélien ayant suggéré que les deux pays établissent des plans afin de viser l’Union soviétique, en cas de guerre, Brown dit alors à Seimour Hersh que l’administration Carter
« ne souhaitait pas être impliquée dans un conflit israélo-soviétique. L’idée selon laquelle Israël représenterait un atout stratégique me semble totalement folle. Les Israéliens diraient : « Laissez-nous vous aider », puis vous finiriez par devenir leur instrument. Les Israéliens ont leurs propres impératifs de sécurité, de même que nous, nous avons les nôtres. Ils ne sont pas identiques. » [24]
Le professeur Cheryl Rubenberg a défié l’attitude mentale de Chomsky, sous un angle différent :
« Les contraintes qui pèsent sur la diplomatie américaine au Moyen-Orient, en raison de la relation (spéciale) états-uno-israélienne, ont obéré la capacité de Washington d’obtenir des relations pragmatiques, stables et constructives avec les pays arabes, (pourtant) un préalable à la réalisation pleine et entière des intérêts régionaux des États-Unis… Même les régimes arabes qui ont entretenu des relations étroites avec Washington, en dépit de l’union (fusionnelle) entre les États-Unis et Israël, ont été contraints à ne pas normaliser trop ouvertement ces liens par peur de l’opposition interne qu’une affiliation desdits régimes envers l’économie américaine n’aurait pas manqué de susciter… »
Les intérêts états-uniens, tant du point de vue des grandes firmes que du commerce extérieur, au Moyen-Orient ont été obérés encore par d’autres facteurs… Pour ne citer qu’un exemple parmi d’autres : en raison de la pression que les organisations pro-israéliennes étaient en mesure d’exercer sur le Congrès, un ensemble de lois anti-boycott ont été adoptées (par les États-Unis) qui limitent sévèrement le « business » états-unien dans le monde arabe. En conséquence, les firmes états-uniennes et l’économie des États-Unis subissent des pertes annuelles estimées à 1 milliard de dollars. [25]
Cette législation anti-boycott a été utilisée avec succès afin de poursuivre des entreprises états-uniennes au fil des années, et elle est aujourd’hui mobilisée par les membres pro-israéliens du Congrès afin de tuer dans l’œuf les initiatives des militants états-uniens quand ils mettent en place des campagnes de boycott des produits israéliens. Dois-je préciser quel camp choisit Chomsky, dans ces polémiques ?
De plus, Rubenberg, soulignant un aspect souvent évoqué par d’autres auteurs, pose la question suivante : « Comment Israël, voué à mener des politiques qui garantissent, a priori, la perpétuation de l’instabilité régionale (au Moyen-Orient) pourrait-il être considéré comme un « atout pour les intérêts des États-Unis » ? » [26]
En ce qui concerne l’ère post-soviétique, Chomsky aurait pu solliciter le soutien du pilier néocon Douglas Feith, pour illustrer sa cause. En effet, à quelques variantes près, ces lignes du vice-secrétaire d’État à la Défense, publiées par la revue juridique Harvard Law Review au printemps 2004 auraient pu être écrites par Chomsky lui-même :
« Pour toutes sortes de raisons, Israël demeure stratégiquement pertinent, même après l’effondrement de l’Union soviétique… C’est la géographie même de cet État qui garantit la permanence de son importance pour les États-Unis, même sans présence soviétique. (En effet), le Moyen-Orient reste important, pour les États-Unis, en tant que première source des importations pétrolières américaines…
Israël a toujours été un allié loyal des États-Unis et, grâce à sa puissance, Israël a toujours représenté une Force [la majuscule est dans l’original, ndt] de stabilisation dans une région par ailleurs volatile. Bien que l’existence même d’Israël ait déclenché de nombreux conflits au Moyen-Orient, du point de vue du gouvernement américain, la destruction d’Israël, la seule démocratie de la région, est stratégiquement inenvisageable. Opérant sur la base du principe qu’Israël est là pour y rester et qu’il doit perdurer, l’aide américaine à ce pays a rapporté aux États-Unis d’énormes dividendes stratégiques. En créant un déséquilibre des forces favorable à Israël, cette aide [américaine] a dissuadé de nombreuses agressions militaires arabes et a évité des situations – à savoir : une guerre totale entre Israël et ses voisins – dans lesquelles les États-Unis auraient sans doute été contraints à déployer des troupes au Moyen-Orient… »
Ce dernier paragraphe est très intéressant, vous ne trouvez pas ? Non seulement Feith surenchérit sur les propos d’Hillman, de Mansour et de Rutenberg, que nous avons déjà cité, selon lesquels l’existence (même) d’Israël est la (principale) source d’instabilité régionale (au Moyen-Orient), mais il suggère l’idée qu’Israël a été justement récompensé d’avoir éviter une énième guerre, que sa simple présence n’aurait pas manqué de provoquer ! Si ça, ça n’est pas de la tchuzpah ? ! ? [27]
« Dans le monde réel », écrit Chomsky, « le premier obstacle devant la « vision en émergence » [à savoir : l’offre faite par la Ligue arabe d’une paix globale et de la reconnaissance d’Israël en échange du retrait des troupes israéliennes des territoires « palestiniens » occupés] était et demeure le réjectionnisme unilatéral des États-Unis ». [28] [Par ce terme, Chomsky voudrait suggérer que les États-Unis « rejetteraient » par principe l’idée de la création d’un État palestinien. Ndt]
Chomsky voudrait nous faire croire que ce seraient au premier chef les États-Unis (et non Israël) qui feraient obstacle à un règlement pacifique (à défaut de juste) du conflit israélo-palestinien. Il omet, toutefois, dans tous ses écrits prolifiques, de nous expliquer pourquoi cette solution interfèrerait négativement (en la gênant) avec la puissance états-unienne au Moyen-Orient plutôt que de la renforcer, dès lors que l’État palestinien évoqué (comme Chomsky le reconnaît fréquemment par ailleurs) serait très faible et dépendrait dans une très grande mesure d’Israël, des États-Unis et des autres pays arabes, ne serait-ce que pour survivre économiquement ?
En répétant ce néologisme encore et toujours (parfois à plusieurs reprises sur une même page), Chomsky a réussi à obtenir le résultat que la qualification de « réjectionniste » colle aux États-Unis comme un morceau de sparadrap dont ils n’arriveraient plus à se débarrasser. Mais la seule chose qu’en réalité, il soit parvenu à faire, c’est créer sa propre définition (très personnelle) de ce terme, qui n’est qu’un « épouvantail » de plus, des entrailles duquel Chomsky est en mesure de nous extraire à pleines poignées le rembourrage, en nous donnant à accroire qu’il s’agirait de la réalité… Cette manip a requis de sa part quelque habile tripatouillage et l’ignorance impardonnable d’une information historique facilement accessible, qui est que, depuis Richard Nixon, tous les présidents états-uniens ont essayé (en vain) d’obtenir d’Israël qu’il se retire des territoires occupés en 1967. Comme nous le savons, aujourd’hui, après toute cette série d’échecs, les efforts de la Maison-Blanche à cet effet se réduisent à un suintement de compte-gouttes.
Ces « plans de paix » (puisque c’est ainsi qu’on les avait baptisés) états-uniens n’auraient pas été mis en œuvre au bénéfice des Palestiniens, mais afin de pacifier la région, au profit des intérêts états-uniens, régionaux et mondiaux, affectés négativement par la poursuite de l’occupation israélienne, telle que nous l’avons décrite plus haut. En vertu de ces « plans », les Palestiniens vivant en Cisjordanie se seraient vraisemblablement retrouvés, une nouvelle fois, sous souveraineté jordanienne, et les Palestiniens vivant dans la bande de Gaza – sous souveraineté égyptienne. Mis à part Camp David, dont Israël est ressorti grand gagnant, tous ces plans ont été voués à l’échec :
« Mais qu’est-il donc arrivé à tous ces gentils plans ? » a demandé de manière rhétorique le journaliste et pacifiste israélien Uri Avnery, avant de répondre lui-même : « Les gouvernements israéliens (successifs) ont mobilisé le pouvoir collectif des juifs états-uniens – lesquels dominent le Congrès et les médias des États-Unis dans une large mesure – contre eux. Confrontés à cette opposition vigoureuse, tous les présidents – sans exception : les grands présidents et les présidents minables, qu’ils aient été footballeur ou star de Western – ont reculé, l’un après l’autre. » [29]
L’origine de ce qualificatif - « réjectionniste » - mérite d’être connue. Chomsky l’a tiré de ce que les partisans d’Israël – dont Chomsky lui-même – qualifiaient, dans les années 1970 de « front du refus » palestinien. C’est le terme qu’ils utilisaient pour qualifier ces organisations de la résistance palestinienne, comme le Front Populaire de Libération de la Palestine (FPLP), le Front Démocratique pour la Libération de la Palestine (FDLP) et d’autres groupes moins nombreux, qui rejetaient l’existence d’Israël en tant qu’État juif et qui prônaient la création d’un État démocratique et laïque s’étendant sur toute la Palestine historique. On le sait, c’est là une position à laquelle Chomsky était – et demeure – fondamentalement opposé.
En 1975, Chomsky considérait que la possibilité d’« un État démocratique unitaire et laïque sur le territoire de la Palestine mandataire… était un exercice de style futile. Il est curieux que cet objectif soit défendu sous une forme ou sous une autre par les plus extrêmes des antagonistes : l’OLP et les éléments expansionnistes en Israël. Mais les documents de la première (l’OLP) montrent que ce qu’elle a en tête, c’est un Etat arabe qui garantirait aux juifs leurs droits civiques, tandis que les déclarations des partisans d’un Grand Israël ne laissent que peu de doute sur le fait que leurs idées empruntent une voie parallèle à celles des premiers : il suffit de substituer « juifs » à « arabes ». » [30]
Le combat des Palestiniens, en fait, n’est devenu légitime aux yeux de Chomsky qu’après que ceux-ci aient accepté l’exigence états-uno—israélienne que l’OLP reconnaisse la légitimité d’Israël à l’intérieur de ses frontières de 1967. Le fait qu’il assimile le désir des Palestiniens de recouvrer leur patrie perdue au programme des colonisateurs israéliens les plus extrémistes en dit long, également. Un autre morceau du puzzle vient rejoindre sa place. Déjà, en 1974, il avait été extrêmement explicite :
« Les groupes palestiniens qui se sont renforcés ces dernières années arguent du fait que cette injustice pourrait être corrigée grâce à la création d’un État laïque et démocratique sur l’ensemble de la Palestine. Toutefois, ils reconnaissent franchement – de fait, ils y insistent, même – que cela requerrait l’élimination des « institutions politiques, militaires, sociales, syndicales et culturelles » d’Israël, ce qui nécessiterait une lutte armée, qui ne manquerait pas d’avoir pour effet… l’unification de tous les éléments de la société israélienne, pour s’opposer au combat armé visant ses institutions.
Même si, contrairement à la réalité des faits, les moyens proposés pouvaient réussir – je répète et je souligne « même si, contrairement à la réalité des faits » – ces moyens impliqueraient la destruction par la force d’une société unie, de son peuple et de ses institutions – ce qui est une conséquence intolérable pour l’opinion civilisée, qu’elle soit ou non de gauche. » Apparemment, pour Chomsky, l’« opinion civilisée » excluait la totalité du monde arabe et la plus grande partie du tiers-monde, qui avaient représenté suffisamment de monde pour que l’Assemblée générale de l’Onu qualifie à une majorité écrasante le sionisme de forme de racisme, en 1975. Son « opinion civilisée » n’a pas non plus vu dans l’expulsion des Palestiniens « une conséquence intolérable » de la création d’Israël en tant qu’État juif… Mais voilà que, dans un effort visant à le faire apparaître équitable, Chomsky établit une équivalence entre le rejet d’un État palestinien avec le rejet d’un État israélien juif, et qu’il déclare « rejectionnistes » les États-Unis, en se fondant sur le fait qu’ils n’ont pas préconisé la création d’un État palestinien en Cisjordanie et dans la bande de Gaza. Ceci lui permet d’ignorer l’objectif des États-Unis, à savoir : obtenir d’Israël qu’il se retire jusqu’à ses frontières d’avant 1967, de manière à améliorer les relations des États-Unis avec la région du Moyen-Orient et à renforcer la stabilité de leurs approvisionnements pétroliers. Non seulement Chomsky fait des États-Unis des « rejectionnistes » : de plus, il classe la résolution 242 dans la même catégorie. Tout en reconnaissant que cette résolution, adoptée cinq mois après la guerre de 1967, entendait restaurer le statu quo préexistant, « il est important de garder présent à l’esprit le fait que la 242 est une résolution strictement rejectionniste – j’utilise ici ce terme dans son acception neutre, pour faire référence au rejet des droits nationaux de l’un ou de l’autre des groupes antagonistes dans l’ancienne Palestine, et non pas uniquement au rejet des seuls droits des juifs, qui est son usage raciste conventionnel. » [31] Le recours par Chomsky au terme « raciste » particulièrement provocateur ici, toutefois, sert à maquiller le fait que, du point de vue des Palestiniens, c’était Chomsky, qui était le rejectionniste. Au début des années 1970, le mouvement national palestinien n’appelait nullement à un État séparé en Cisjordanie et à Gaza. Il appelait bel et bien, en revanche, au retour sur les territoires dont 750 000 d’entre eux avaient été expulsés ou dont ils avaient dû s’enfuir, seulement une vingtaine d’années auparavant. Ce n’est pas avant que l’OLP n’ait laissé tomber sa revendication de ses droits nationaux dans la totalité de ce qui avait été la Palestine, en faveur d’une entité croupion au-delà de la Ligne verte (la frontière de 1967) que les droits nationaux des Palestiniens – ou plutôt, ce qu’il en restait – devinrent « casher » aux yeux de Chomsky.
Notes :
18] Harry Kreisler, US Foreign Policy and the Search for Peace in the Middle East : Ian Lustick in Conversation with Shibley Telhami, Anwar Sadat Chair for Peace and Development, University of Maryland, College Park ; Nov. 8, 2001.
[19] Rome and its Belligerent Sparta, www.bethlehemmedia.net/features.htm.
[20] Fateful Triangle, p. xii ; Middle East Illusions, p. 177.
[21] Ibid., p. xiii.
[22] Mansour, op. cit., p. 111.
[23] Pirates and Emperors, op. cit.
[24] Hersh, op.cit., p. 270.
[25] Cheryl Rubenberg, Israel and the American National Interest, Univ. of Illinois. Urbana and Chicago, 1986, pp.6-7.
[26] Ibid., p. 330.
[27] Tchuzpah : culot monstre, en hébreu.
[28] Middle East Illusions, p. 229.
[29] Ha’aretz, March 6, 1991.
[30] Towards a New Cold War, Pantheon, New York, 1982, p. 231.
[31] The New Intifada, p. 10.
Sources : Réseau Voltaire
Posté par Adriana Evangelizt