COLONIALISME ET APARTHEID EN ISRÄEL
COLONIALISME ET APARTHEID EN ISRAËL
Le livre de Lucas Catherine, Palestine. La dernière colonie?, vient de sortir en français aux éditions EPO. Une bonne nouvelle au moment où, malgré un mouvement mondial de protestation, Israël pousse plus loin la construction de son Mur de la honte. Car Lucas Catherine connait la question palestinienne comme personne. L'interviewer est une expérience particulière. Vous avez à peine dit deux mots qu'il commence déjà à répondre à la question pas encore posée. Et en un rien de temps, il vous rend l'inextricable conflit Israélo-Palestinien nettement plus compréhensible.
Luc Vancauwenberge
Vous n'hésitez pas à définir la Palestine comme une colonie d'Israël. Mais l'Etat d'Israël n'a-t-il pas été créé pour offrir aux juifs un refuge après l'holocauste?
Lucas Catherine. L'idée d'un Etat juif n'est pas née pendant ou après la deuxième guerre mondiale. Elle a été lancée dès 1897. Après 1897, les sionistes ont créé la Banque coloniale juive et ensuite le Fonds national juif, dont le but était d'acheter des terres en Palestine. Ces deux organismes existent d'ailleurs toujours. Tout a commencé comme une entreprise coloniale et celle-ci se poursuit jusqu'à ce jour. Mais au début, les sionistes n'ont pu acquérir que sept pour cent de la terre. C'est la raison par laquelle ils ont pris les armes en 1948. Ils ont détruit 418 villages afin de chasser les habitants et d'accaparer leurs terres. Contrairement au colonialisme classique, le colonialisme sioniste veut la terre, mais pas la population. Les sionistes voulaient un Etat juif pur. Il s'agit d'un colonialisme de peuplement comme aux Etats-Unis, où les envahisseurs ont massacré les Indiens pour rafler leurs terres.
Les défenseurs de la guerre contre l'Irak présentent Israël comme l'unique démocratie au Moyen-Orient. Vous ne partagez pas leur opinion.
Lucas Catherine. La «démocratie» d'Israël est comparable à celle de l'Afrique du Sud sous le régime de l'apartheid qui était réservée aux blancs. La démocratie, en Israël, est réservée aux juifs. Des huit millions de Palestiniens, quatre millions sont des réfugiés. Des quatre millions restants, un million vivent en Israël et trois millions sous l'occupation militaire juive dans la bande de Gaza et en Cisjordanie.
Même les Palestiniens israéliens ne bénéficient pas d'une réelle démocratie. Ainsi, ils n'ont pas accès à 96 pour cent (!) de la terre qui ne peut être louée ou vendue qu'aux seuls juifs. Ils ne peuvent pas non plus se déplacer librement en Israël n'étant autorisés à se rendre que dans certaines régions.
Dans votre livre Palestine, la dernière colonie?, vous êtes très critique à l'égard des initiatives de paix. Pourquoi?
Lucas Catherine. Voilà trente ans qu'on lance des initiatives de paix. Cela a commencé par le plan Rogers en 1970. Ensuite, il y a eu Camp David (1977), Madrid, Oslo (1993) et enfin la prétendue «feuille de route». Toutes ces initiatives proviennent des Américains. Leur but est toujours le même: offrir à l'Etat d'Israël la possibilité légale de ne pas suivre le droit international qui l'oblige à se retirer des territoires occupés depuis la guerre de 1967. Si les Israéliens se retiraient effectivement de ces territoires, les attentats-suicide s'arrêteraient automatiquement, car il n'y aurait plus de raison de les organiser.
Malgré la longue série d'initiatives de paix, les Israéliens n'ont pas cessé de construire de nouvelles colonies dans les Territoires occupés. En 1970, il y avait 11 colonies. En 1990, il y en avait 140 et aujourd'hui leur nombre s'élève à 200. Entre-temps, la situation socio-économique des Palestiniens n'a cessé de se dégrader. Soixante pour cent des Palestiniens vivent en dessous du seuil de pauvreté et doivent nouer les deux bouts avec 2 dollars par jour. La majorité des Palestiniens dans les Territoires occupés doivent se contenter pour toute nourriture d'un morceau de pain et de quelques olives. Il n'est pas étonnant qu'une situation aussi désespérée conduise à des actes de désespoir.
Mais ne faut-il pas dire que les initiatives de paix sont contrecarrées par les extrémistes des deux côtés?
Lucas Catherine. (rit) En tout cas, par les extrémistes d'un côté. Les Palestiniens ont été chassés de leur pays. La moitié sont des réfugiés. Néanmoins, l'organisation pour la libération de la Palestine OLP a proposé en 1970 de coexister pacifiquement et sur pied d'égalité dans un même Etat. Israël n'a jamais répondu à cette proposition. Ensuite, les Palestiniens ont dit: «Puisque vous ne voulez pas cohabiter avec nous, donnez-nous les derniers morceaux de territoire que vous nous avez pris en 1967, la bande de Gaza et la Cisjordanie, qui couvrent à peine 6.000 kilomètres carrés». Réponse: toujours plus de colonies et toujours plus de répression.
Dans Palestine, la dernière colonie?, vous écrivez: «Israël doit devenir le pays de tous ses citoyens». Ne l'est-il donc pas?
Lucas Catherine. Israël est l'Etat de tous les juifs du monde, mais pas l'Etat de ses citoyens. Un juif de n'importe quel coin du monde peut s'établir sans problème en Israël. Il y jouit immédiatement de tous les droits. Mais les Palestiniens sont exclus de beaucoup de ces droits. Les Israéliens prétendent être démocrates mais ils ne sont pas disposés à vivre avec d'autres, si ce n'est dans un rapport d'occupant à occupé. Les sionistes se réfèrent à la bible, un texte qui date de 2000 ans! Pour moi, les droits des gens qui habitaient encore dans ce pays en 1947 ont plus de poids qu'un texte religieux vieux de deux mille ans!
Les Israéliens construisent à présent un mur pour se protéger, disent-ils, contre les infiltrations terroristes. Les Palestiniens parlent du mur de l'apartheid. Qui a raison?
Lucas Catherine. Le mur est l'aboutissement de la politique israélienne de colonisation. Dans Palestine, la dernière colonie?, je parle de la tactique de la toile d'araignée qu'applique Israël: ils créent des colonies dans les régions frontalières, puis ils le relient par des routes inaccessibles aux Palestiniens. Ainsi ils créent des entités palestiniennes isolées. Il y en a à présent 277. Les Israéliens contrôlent toute la circulation entre ces entités. Ils ont même décidé d'introduire des passeports, sans lesquels les Palestiniens ne peuvent même plus sortir de leur «entité».
Puis il y a le mur. Construit sur le territoire palestinien, il zigzague à travers le territoire palestinien. Parfois, il fait une incursion jusqu'à 21 kilomètres. Dans une bande de 60 kilomètres de large, c'est un tiers de la largeur du territoire. Quinze pour cent de terres agricoles palestiniennes se situent entre le mur et Israël. Dans la pratique, cette terre est perdue pour les Palestiniens.
Il est aussi très difficile de se déplacer à l'intérieur du mur. Car les Territoires palestiniens à l'intérieur du mur sont divisés en trois morceaux séparés.
C'est un mur de la honte. Il rend la vie des Palestiniens encore plus difficile qu'elle ne l'était déjà. Je prends l'exemple de cette petite fille qui jusqu'à présent avait besoin de 20 minutes pour se rendre à pied à l'école et qui devra dorénavant y aller en voiture et le trajet durera quatre heures!
Le premier ministre Sharon veut rendre la vie si difficile aux Palestiniens qu'ils soient contraints de partir. Son souhait est qu'il n'y ait plus de Palestiniens en Palestine dans cinquante ans.
Le passeport imposé aux Palestiniens évoque encore une fois le souvenir de l'Afrique du Sud du temps de l'apartheid.
Lucas Catherine. La comparaison est tout à fait justifiée. La loi sud-africaine sur le port de la carte d'identité stipulait que chaque noir de plus de 16 ans devait être porteur d'un document attestant qui il était, où il habitait, qui était son employeur, à quelle ethnie il appartenait, s'il avait payé ses impôts, s'il était autorisé à ce moment de se trouver à cet endroit, car il ne pouvait pas quitter «son» territoire. Les passeports que le gouvernement israélien a introduits récemment visent égalent à un contrôle plus sévère. 400.000 Palestiniens sont obligés chaque jour de traverser le mur pour se rendre à leur terre, ou à l'école, etc. Chaque Palestinien de plus de 12 ans doit posséder un tel passeport. Celui-ci est décerné pour une période limitée, par exemple d'un mois, durant laquelle il est permis de traverser le mur pour une raison acceptée par les Israéliens. Seuls les Palestiniens ont besoin d'un tel passeport. Il s'agit donc bien d'un mur de l'apartheid.
Croyez-vous qu'il y a une différence entre la politique du premier ministre actuel, Sharon, qui appartient au Likoud, et la politique du parti socialiste? Le départ de Sharon pourrait-il ouvrir la voie à une solution?
Lucas Catherine. Les dirigeants sionistes, qu'ils appartiennent au parti travailliste ou au Likoud, veulent le plus possible de terres en mains juives et le moins possible de non-juifs. Les sionistes, tant du parti Likoud que du parti travailliste, veulent enfermer les Palestiniens dans des bantoustans (les pseudo mini-Etats dans lequel le régime sud-africain enfermait les noirs). Les sionistes des deux partis veulent contrôler l'eau, les frontières et l'espace aérien des petites enclaves palestiniennes. La seule différence est que le Parti travailliste veut arriver à cette fin à l'aide d'un genre de régime palestinien comme celui de Vichy (régime collaborateur en France sous l'occupation nazie), inféodé aux Israéliens et contrôlant la population. Sharon et le Likoud estiment qu'un tel organe intermédiaire est inutile. Ils veulent simplement affamer les Palestiniens jusqu'à ce qu'ils partent. Ce dépeuplement est d'ailleurs en cours. Mais Sharon ne peut pas les expulser de force, car cela lui aliénerait encore plus l'opinion publique mondiale.
Les Américains ne veulent plus parler avec le président palestinien Arafat. Le ministre belge des Affaires étrangères déclare que, pour lui comme pour l'Europe, Arafat est l'unique représentant légitime des Palestiniens. Que pensez-vous de l'attitude de Louis Michel?
Lucas Catherine. Louis Michel est connu pour être l'un des ministres européens les plus critiques vis-à-vis de la politique israélienne. Pourtant il défend aujourd'hui la politique de «l'équidistance», qui consiste à placer les deux parties sur le même pied. C'est évidemment absurde. On ne peut placer sur le même pied l'occupant et le peuple qui subit l'occupation. L'occupant dispose d'avions de combat et d'hélicoptères modernes, d'armes sophistiquées, alors que l'autre partie se défend par des attentats suicide. Ce n'est pas comparable. L'attitude de Michel et de l'Europe sont surtout inspirées par des motifs économiques: ils sont à la recherche de contrats lucratifs.
Comment expliquez-vous l'agressivité croissante à l'égard de ceux qui critiquent Israël?
Lucas Catherine. C'est certainement en rapport avec l'influence déclinante d'Israël en Europe. En 1967, le gouvernement belge a soutenu, avec l'accord de tous les partis traditionnels, le déclenchement de la guerre par Israël. Depuis lors, les critiques contre Israël s'intensifient, surtout parmi la population européenne. Régulièrement des campagnes de boycott s'organisent contre des produits israéliens. C'est un choc pour les Israéliens. Il ne leur suffit pas de brandir la bible pour récupérer la sympathie. Tout le monde voit que la politique israélienne revient à du colonialisme. Cette politique est difficilement défendable. Les sionistes reprennent alors l'ancien «argument» de l'holocauste et de l'antisémitisme qui l'a favorisé. Même des juifs qui vivaient en Océanie ou aux Etats-Unis pendant la guerre mondiale deviennent des survivants de l'holocauste!
N'existe-t-il donc pas un antisémitisme croissant en Europe?
Lucas Catherine. Il existe une forme d'antisémitisme parmi certains groupes de jeunes musulmans. Mais cela se limite à des insultes, des jets de pierre, etc. Il faut éduquer ces jeunes et leur expliquer qu'il y a une différence entre la politique sioniste et le fait d'être juif. Mais on ne peut pas dire que l'Europe soit antisémite. Je ne connais pas de juif qui perde son emploi parce qu'il est juif. Mais je connais bien des communistes qui perdent leur emploi parce qu'ils sont communistes. Par contre, une propagande intense s'est développée sur le thème de l'antisémitisme, Son but est d'inciter les juifs du monde entier à émigrer vers Israël.
Pourquoi le problème des réfugiés est-il si important pour les Palestiniens?
Lucas Catherine. La moitié des Palestiniens sont aujourd'hui réfugiés. C'est le noyau, l'essence du problème. Récemment, des accords ont été conclus à Genève entre des personnalités israéliennes et palestiniennes. Dans ces accords, les Palestiniens renoncent au droit au retour des réfugiés. Non seulement c'est une absurdité, mais c'est contraire à une résolution de l'Onu. Dans la résolution 194 les Nations Unies ont décidé que les Palestiniens ont le droit de retourner dans leur pays. Les Israéliens disent: c'est impossible, cela rendrait le pays invivable! Mais en même temps, ils disent à tous les juifs dans le monde: venez en Israël! Pourquoi cela serait-il plus vivable? C'est du racisme. Les Palestiniens ont été chassés de leur pays par la violence. Il est logique et juste qu'ils puissent rentrer chez eux.
Sources : SOLIDAIRE ORG
Posté par Adriana Evangelizt