La grande hypocrisie européenne

Publié le par Adriana Evangelizt

Alors que les conditions humanitaires s’aggravent, l’Union européenne prétend répondre aux besoins les plus urgents sans nouer de contacts avec le Hamas.
Comment y croire ?

La grande hypocrisie européenne

par Henrik Lindell

Comment aider les Palestiniens sans passer par le gouvernement du Hamas ? Tel est, en substance, le problème que l’Union européenne voudrait résoudre. Pour y parvenir, elle compte soutenir des organisations humanitaires internationales ou non gouvernementales qui sont déjà sur place. Le 15 mai, les vingt-cinq ministres des Affaires étrangères ont également confirmé le principe de la mise en place d’un fonds fiduciaire auquel le gouvernement palestinien n’aurait pas accès. Ce fonds pourrait notamment permettre d’effectuer le paiement des salaires de la plupart des 152 000 fonctionnaires de l’Autorité palestinienne. Le fait qu’ils ne soient pas rémunérés depuis mars constitue une des principales causes de la crise actuelle. Le fonds sera contrôlé par le Quartet formé par les Nations-Unies, l’Union européenne, les États-Unis et la Russie. Concrètement, ce pourrait être la Banque mondiale qui le gérerait. Le président de l’Autorité palestinienne Mahmoud Abbas – qui n’est pas issu du Hamas – pourra en disposer. Techniquement parlant, l’idée est réalisable. Le FMI avait déjà mis en place un mécanisme similaire en 1994 afin de financer des projets de développement, qui a fonctionné jusqu’en 2001.


Mais plusieurs détails importants de ce « mécanisme temporaire » demeurent flous. Sa durée et son montant ne sont pas précisés. L’an dernier, l’Union finançait presque un tiers du budget de l’Autorité palestinienne, mais jusqu’où ira-telle à présent ? On ne sait pas non plus ce que le Hamas doit faire pour que l’aide soit rétablie. Reconnaître Israël ? Ou seulement condamner la violence ? Doit-il aussi approuver les accords du gouvernement antérieur avec Israël ? Quant à l’idée même du boycott, puis d’une reprise partielle de l’aide, comment penser que l’on peut ainsi forcer un mouvement islamiste de libération nationale, démocratiquement et très massivement élu (60 %), à adopter une position politique associée à l’ennemi ?


Sur le plan diplomatique, plusieurs questions restent en suspens. Les États-Unis n’ont toujours pas donné leur accord quant aux modalités précises d’utilisation du fonds fiduciaire. L’administration Bush, qui voulait d’abord imposer un blocus total à l’Autorité palestinienne, a fini par se prononcer en faveur d’une reprise de l’aide humanitaire, mais s’oppose toujours au règlement des salaires des fonctionnaires. Elle ne contribuera pas au financement du fonds. Autre pomme de discorde : la position d’Israël, soutenu par les États-Unis. En guise de rétorsion contre le Hamas, l’État hébreu confisque chaque mois environ 45 millions d’euros de droits de douane et de la TVA qui appartiennent à l’Autorité palestinienne. En temps normal, cet argent-là sert à payer les salaires des fonctionnaires (alors que les Européens contribuent surtout aux projets de développement). Pour soigner « l’image du pays », comme l’a expliqué la ministre des Affaires étrangères, le gouvernement israélien a décidé de fournir des médicaments et des produits alimentaires aux Palestiniens pour quelque 20 millions d’euros. Or, Israël voit d’un très mauvais œil le paiement des salaires tel qu’il est envisagé par l’Union européenne, qui voudrait qu’Israël coopère davantage pour secourir la population palestinienne. Puissance occupante, Israël a une responsabilité particulière dans ce drame humain. Mais au lieu de fournir des services utiles aux Palestiniens, les autorités bloquent les frontières, empêchent les travailleurs palestiniens de circuler, retardent les livraisons de médicaments, etc. L’aide européenne suppose qu’Israël revoit sérieusement sa politique. Le fera-t-il ? Une chose est sûre, jamais la communauté internationale ne prendrait de sanctions à l’encontre d’Israël, qui ne cesse pourtant de violer plusieurs résolutions de l’Onu. Au sein des organisations de solidarité internationale qui font partie de la Plate-forme des ONG françaises pour la Palestine (CCFD, Secours catholique, Cimade…), on regrette que la communauté internationale pratique le fameux « deux poids deux mesures ».

Désaccord européen
Chez les Européens, l’unité n’est que de façade. Plusieurs chefs d’État, dont Jacques Chirac, et certains gouvernements, tel celui du social-démocrate suédois Göran Persson, prônent plus de nuance et de pragmatisme face aux autorités palestiniennes. Alors que tout contact avec des membres du gouvernement Hamas est théoriquement proscrit, un ministre palestinien voyage actuellement en Scandinavie (Norvège et Suède). L’Union évolue ainsi vers plus de souplesse de fait, un peu comme si les Vingt-Cinq s’inspiraient malgré tout de la réalité, tout en continuant de naviguer à vue. Le 10 avril, les ministres des Affaires étrangères avaient, sans débat, adopté un texte d’une grande fermeté, préparé par l’Autrichienne conservatrice Benita Ferrero-Waldner (1), commissaire de l’Union aux Relations extérieures, manifestement sous pression américaine. Un mois plus tard, alors que les conditions de vie dans les territoires sont devenues dramatiques en raison du boycott occidental, l’Union européenne a soudainement tenu à se montrer compatissante envers les Palestiniens. Entre-temps, les organisations humanitaires ont émis plusieurs signaux d’alarme. La Banque mondiale s’est inquiétée des risques d’une famine. Même les hauts fonctionnaires qui gèrent le dossier palestinien au sein des institutions européennes ont fait pression en faveur d’un assouplissement, souvent par l’intermédiaire des médias. L’idée d’un fonds fiduciaire semble être le moyen le moins mauvais pour l’Union de ne pas totalement perdre la face.

Un pays sous tutelle
Si Washington donne son accord, le plan européen a-t-il malgré tout une chance d’aboutir ? Pour Mahmoud Abbas et Ismaïl Haniyeh, Premier ministre palestinien, la réponse est négative. Au-delà des considérations politiques, tous deux regrettent que le pays soit pratiquement sous tutelle et que le gouvernement démocratiquement élu se retrouve sans possibilité d’agir. Les conditions d’un dialogue sain avec l’Occident, plus nécessaire que jamais, ne sont pas réunies. « Les Palestiniens ont l’impression que l’Occident veut les punir en raison d’un vote qui ne lui a pas plu », résume, par téléphone, Noah Salamé, responsable associatif spécialisé dans les questions de réconciliation à Bethléem. Les autres Palestiniens que nous avons contactés, ainsi que les acteurs humanitaires et les observateurs étrangers, vont également dans ce sens. Beaucoup estiment que les humanitaires ne sont pas les mieux à même de gérer la redistribution à l’échelle d’un pays. Or, en la matière, le Hamas a plutôt bonne réputation, confie-t-on dans les milieux humanitaires. Dans ce cas, comment, concrètement, les Européens pourront-ils éviter tout lien avec cette force politique majeure ?


Enfin, les mesures prônées par l’Union européenne posent problème pour des raisons de calendrier. L’argent européen sera versé dans quelques semaines seulement. Pour beaucoup de Palestiniens, ce sera alors définitivement trop tard. Les personnes qui souffrent d’insuffisance rénale et qui ont besoin d’une dialyse, les enfants cancéreux dont on a temporairement interrompu le protocole de soins faute de chimiothérapie, les cardiaques et, bien sûr, les femmes enceintes sont particulièrement exposés. Sur le terrain, les Palestiniens ont déjà commencé à compter les morts. « Dans une clinique à Abud, près de Ramallah, 45% des enfants soignés sont anémiques. La situation matérielle y est pourtant moins grave qu’à Jénine ou dans la bande de Gaza. Cela vous donne une idée du drame en cours », indique-t-on au Secours catholique, qui finance des projets de la Caritas locale. Seule la lutte contre l’occupant ne faiblit pas. Les islamistes ont l’avenir devant eux.

1.Curieux clin d’œil de l’Histoire : elle s’était opposée aux sanctions contre l’Autriche lors de l’entrée au gouvernement de ministres d’extrême droite.

Punition collective

La suspension de l'aide européenne a été vivement dénoncée par des acteurs de la solidarité internationale. Une quinzaine d’organisations, parmi lesquelles Terre des hommes, le Secours catholique, le CCFD, France Palestine Solidarité ou l’Union juive française pour la paix, réunies au sein de la Plate-forme des ONG françaises pour la Palestine, tirent la sonnette d’alarme. « Nous tenons solennellement à vous alerter sur le danger d'une politique qui consiste à punir une population indépendamment d'un quelconque acte ou agissement de son gouvernement contre le droit international. Cette politique contre-productive contribuera ainsi à renforcer le Hamas auprès de la population palestinienne », écrit Bernard Ravenel, président de cette Plate-forme (1) dans une lettre ouverte à Jacques Chirac.

1
site à consulter

Sources :  Témoignage chrétien

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Publié dans PALESTINE EUROPE

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